Retour + 2 mois

Voilààà, rentrée dans ses pénates, cartons finis (ahem… bientôt), démarches administratives finies, zone "Langue" du cerveau reformatée, mise à jour du système d'exploitation Routine – et notre bonne vieille machine de 25 ans rebootée dessus.
Réhabituation au quotidien franchouillard, au parler de Molière, à la bonne humeur de la capitale et aux métros puants…

Alors, ça fait quoi ?

(Comme si on ne me l'avait pas déjà demandé trente-six millions quarante-sept fois, hou ! surpriiise !)

Bin, c'est un peu chiant.
C'est pas que je cherche à la jouer en mode explorateur héroïque de retour dans la médiocrité grisâtre… mais y a un peu de ça.
Passer de l'Australie à la France, d'une année de découvertes et de rencontres à une ville où on a passé plus de vingt ans – aussi connue qu'elle soit, aussi riche qu'elle soit – ce n'est pas franchement transcendant. Donc bin ouais, tout ce qui me vient à l'esprit c'est "boarf".

Ben, t'es pas contente de rentrer ? De retrouver ton appart, ta vie, tout ?

Alors OK, c'est sympa de retrouver un appart et les coupaings, sans conteste. Mais autant le confort peut parfois vous manquer en voyage – quand vous dormez dans une voiture depuis deux mois sur une banquette qui vous scie le dos; avec une douche par semaine maxi, cinq T-shirts à vous mettre sur le dos pendant six mois, et des jours où vous claquez des dents toute la sainte journée dans le froid et le blizzard sans un radiateur bien chaud et un fauteuil moelleux à côté, oui, à ce moment-là c'est humain de rêver à son confort de sédentaire. :D
Bref, autant le confort matériel peut vous manquer et le fait de n'être jamais chez soi vous peser en voyage, autant ces aspects deviennent de peu d'importance avec le temps. Si bien qu'après neuf mois de ce régime, quand je me suis retrouvée dans mon appart, au chaud et au sec, avec des cartons de fringues et de bouquins à n'en plus savoir qu'en faire… eh bien j'ai posé mon sac.

J'ai regardé mon sac de backpacker, bien écorné par le temps, où il y avait tout ce dont j'avais besoin. Puis regardé autour de moi. Je me suis dit "Euh, pourquoi est-ce que ça m'avait manqué au juste ?"

Et je me suis rendu compte que j'avais échangé des kilomètres d'étendues de bush sauvage truffées d'animaux et de panoramas splendides contre une boîte à chaussures grise.
Youpi tralala, quoi.

Il a fallu que je m'en assoie par terre en poussant des petits cris de joie et d'excitation mêlés.

Là, vous saisissez ?

Quant à "ma vie", comprendre "vie professionnelle et sociale", mmm…
OK, j'ai miraculeusement géré la reconversion en freelance et les finances ne se portent pas trop mal pour le moment *hallelujah, faites que cela le reste*. OK, j'apprécie beaucoup le fait de revoir des amis pas vus depuis un an.

Mais les vrais copains, c'est pas les kilomètres qui vous en séparent. Surtout quand y'a ce joli petit bidule qu'on appelle Internet. Et les mails. Et les SMS. Et si le copain en question ne prend pas la peine de t'envoyer un petit SMS/mail de temps en temps quand t'es à l'autre bout du monde, il le fera pas plus souvent quand tu seras dans la même ville que lui.

Mais c'est toujours un rythme métro-boulot-dodo, juste modifié d'un chouïa en réveil-boulot-dodo. C'est juste une autre routine. Et que je trouve tout aussi poussive.
La ville, le métro, les gens qui tirent la tronche et vous demandent la lune pour avant-hier, les trucs à trois francs six sous vendus hors de prix, ça va un moment, mais un jour, inévitablement, ça vous tape à nouveau sur le système. Et vous recommencez à acheter des choses dont vous n'avez pas vraiment besoin. A vous ennuyer en permanence. A râler pour des peccadilles. A grogner contre le temps, les délais, les gens, tout. Et à perdre toute énergie dès qu'il s'agit de se lever le matin.

C'est un truc très révélateur à mes yeux, l'enthousiasme à se lever le matin. Je l'ai compris en Nouvelle-Zélande, quand je me suis rendu compte que je me levais toujours avec la patate, même si j'avais dormi 5h à tout casser, et une journée entière à passer dehors sous la pluie à couper du bois ou à faire du picking. Cela après six mois passés en France à me tirer du lit au forceps et à ramper jusqu'à ma douche et mon bol de thé, alors que j'allais, soit 1/ bosser dans un bureau tranquille, devant un ordi et sur des projets que j'aimais bien, soit 2/ pas bosser du tout.

Elle est où la différence ?
Dans l'ennui. Bosser dans un bureau, ça me faisait faire avancer sur des projets intéressants et formateurs, OK. Mais une fois que je maîtrisais le processus, c'était devenu la routine. Un truc qui ne me passionnait plus, excepté pour le contenu des projets. Lequel finissait par passer à l'arrière-plan devant toutes les tracasseries procédurières et les instances de validation qui ralentissaient la conception et l'exécution.
Alors, attention. Je ne critique absolument pas cet état de fait; je sais que chacun des acteurs du projet tente de faire de son mieux à chaque fois, et fait en fonction de ses capacités du moment et des imprévus, etc, etc. Je dis juste qu'à la fin tous ces gens finissaient par ralentir la réalisation du projet, inévitablement. Et que ça me gonflait à la fin. Jusqu'à prendre le dessus sur le positif que j'y voyais. Je n'aimais pas trop non plus devoir toujours en référer au N+1 dès qu'il y avait une minuscule décision à prendre. A la longue, ça te donne le sentiment d'être complètement dépossédé de toute influence sur ton boulot. Comme si tu ne savais pas déjà assez que tu n'es qu'un exécutant mécanique de la volonté de ton boss, comme un outil que la main utilise, sans marge d'action perso.

Par contraste, quand je faisais du picking, s'il y avait un truc pas prévu, genre une branche qui pète alors que t'es en appui dessus, la machine qui s'enraye, un seau qui se renverse… bin, c'est toi qui dois réagir au quart de tour et gérer le truc, personne d'autre. Tu as un boss aussi, certes, mais c'est pas lui qui pourra te rattraper si tu dégringoles de l'arbre. C'est pas lui qui va te dire comment rattraper les noix pourries tombées dans le sac, ou caler le seau pour qu'il tombe pas.
Bref, si y'avait un problème, c'était à moi de gérer direct, sans devoir dire d'abord "M'sieur ! M'sieur ! J'peux ? J'peux ou pas ? Parce que j'peux pas faire ça si vous m'dites pas, hein m'sieur !" J'ai une bonne marge de décision, et je me démerde toute seule comme la grande fille que je suis. Du coup ça m'implique beaucoup plus dans le truc, aussi simple puisse-t-il paraître. Je me dis que je sers à quelque chose, et que je fais quelque chose de concret de mes journées, quand je vois la récolte de la journée décortiquée et mise à sécher, le bois coupé et empilé et les outils lavés et rangés.

C'est carrément pas sorcier. Mais cette sensation simple, je ne l'ai pas quand je bosse en entreprise, à cause du fractionnement des tâches, et du fractionnement décisionnel qui s'ensuit.

Conclusion : rentrée dans mes pénates, je me retrouve de nouveau dans le système d'entreprise dans une boîte à chaussures mal ventilée avec des clients qui sont mes boss de facto à 60% du temps (les 40% de liberté étant dus au freelance), après neuf mois de travail manuel dans la nature à l'air libre, où j'étais mon propre boss 90% du temps. Youhou.

Il a fallu que je m'en assoie par terre en poussant des petits cris de joie et d'excitation mêlés, *bis*.

Et maintenant, vous saisissez ?

Après tout ça, si vous ne comprenez toujours pas pourquoi je ne saute pas en l'air en m'explosant les poumons à crier "Trop génial !" quand on me demande si je suis contente d'être rentrée, bin…

 

apparemment, l'Australie, le voyage, la liberté, tout ça, ça vous parle vraiment pas du tout.
 

1 réflexion sur « Retour + 2 mois »

  1. Terrible ce post !
    Bon, si, tu te la joues complètement explorateur héroïque de retour dans la médiocrité grisâtre à la fin, ça, c'est dommage… Mais ton analyse est vraiment intéressante (digne de la catégorie "Métaphysique"), et quel style !!!
    Par ailleurs, nonobstant le fait que je ne t'ai pas écrit beaucoup de mails quand tu étais en Australie, je serais très contente de te revoir un de ces jours… Si tu veux, je te présente ma propre boîte à chaussures grise !!!
    Bises et à bientôt j'espère !

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