New life, New Zealand

 

Quand on part un jour, on finit toujours par repartir.
C’est comme cela que beaucoup ont interprété ce que j’ai expliqué après mon retour dans la mère-patrie. Que je m’étais fait avoir par le virus du voyage, par l’échappatoire permanent du quotidien qu’il représentait. La fuite des responsabilités que tout un chacun voit venir dans sa vie, tôt ou tard : le travail, le mariage, les enfants. Plus spécifiquement celle de trouver un travail pour assurer sa subsistance, et de s’y tenir. Pour se faire un nom, une carrière, de l’argent, et que sais-je encore. Assurer sa sécurité, prouver qu’on est soi-même une sécurité, et rentrer dans le moule de la fille bonne à marier, pour le dire crûment.
Me faire une vie bien rangée, et il ne me resterait plus qu’à dégoter le candidat idéal pour convoler en tout bien tout honneur et me mettre à pondre des enfants, comme la société s’y attend.
Eh bien non, figurez-vous. Il ne s’agit pas de cela. L’équation se pose selon des termes complètement différents à mes yeux.

« Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde »

– Charles Baudelaire, Le mort heureux

 
Un des effets pervers du retour, de la réinstallation dans le quotidien parisien, c’est l’oubli. Pas au sens où je ne me rappellerais plus de l’Australie – grands dieux ! – mais au sens où on perd lentement l’habitude du nouveau mode de vie qu’on avait adopté.
 
Au sens où, en se réhabituant à vivre dans un endroit à soi, à retrouver des lieux familiers, on retombe dans une espèce d’apathie face aux tâches du quotidien, d’inconscience. Quand on vit dans le bush, chaque tâche est importante ; on a besoin de manger, donc on a besoin de faire la cuisine, et de bien la faire pour ne pas gâcher la nourriture qui est en réserve limitée. On a aussi besoin de faire attention aux ustensiles, pour ne pas les perdre ou les casser, sinon on ne peut plus faire à manger tant qu’on ne l’a pas remplacé. En ville et en appart, ce n’est pas grave ; il y a un supermarché à côté s’il faut remplacer quelque chose ou acheter à manger. Il y a même des plats tout prêts, donc ce n’est pas grave si on ne fait pas la cuisine. Pas besoin d’y penser. Pas besoin de penser, tout court.
Cet état d’alerte, de conscience accrue de soi et de l’environnement qui s’instaure dans le bush, et plus généralement quand on voyage sac au dos, on le perd quand on revient chez soi. Parce qu’il n’y a plus besoin de faire attention, de savoir où on est, ce qui se passe. Plus besoin de prêter attention au temps, pour savoir s’il va pleuvoir ou non, faire chaud ou froid. Plus besoin d’avoir à l’esprit le niveau d’essence de la voiture, la quantité de nourriture et d’eau qui reste, la proximité ou non de toilettes. Plus besoin de vérifier les cartes, les sacs, les piles, la place de quoi que ce soit, parce qu’on est chez soi. Etc, etc.
 

Retour + 2 mois

Voilààà, rentrée dans ses pénates, cartons finis (ahem… bientôt), démarches administratives finies, zone "Langue" du cerveau reformatée, mise à jour du système d'exploitation Routine – et notre bonne vieille machine de 25 ans rebootée dessus.
Réhabituation au quotidien franchouillard, au parler de Molière, à la bonne humeur de la capitale et aux métros puants…

Alors, ça fait quoi ?

(Comme si on ne me l'avait pas déjà demandé trente-six millions quarante-sept fois, hou ! surpriiise !)

Bin, c'est un peu chiant.
C'est pas que je cherche à la jouer en mode explorateur héroïque de retour dans la médiocrité grisâtre… mais y a un peu de ça.
Passer de l'Australie à la France, d'une année de découvertes et de rencontres à une ville où on a passé plus de vingt ans – aussi connue qu'elle soit, aussi riche qu'elle soit – ce n'est pas franchement transcendant. Donc bin ouais, tout ce qui me vient à l'esprit c'est "boarf".

Continuer la lecture

Le retour du rêve

 

 

Voici venu le temps du retour.

Il a commencé avec le départ d'Hobart pour Melbourne. Etrange de voir une île qu'on connaît aussi bien que sa poche désormais, avalée par l'avion et les nuages en dix minutes.
Pour l'instant, les eastern rosellas ont seulement été remplacés par les kookaburras, mais il n'y a déjà plus de pademelons, sans parler des wombats. Je suis toujours dans la campagne, mais les lumières de Melbourne brillent chaque soir au-delà des collines, bien visibles.
Je suis toujours en Australie, mais le compte à rebours a commencé. Qui me fera bientôt faire un saut de puce à Canberra. Puis un second, à Sydney, pour y passer ma dernière nuit sur l'île-continent. Et finalement prendre l'avion qui me ramènera sur le sol français, bon gré mal gré.
Continuer la lecture

La voie de la liberté

 

Cela fait encore un moment que Wombatoak ne bouge plus d’un cil, malgré mes promesses répétées de mise à jour.

La raison en est simple : plus les jours passent, plus mes propres cadres de vie volent en éclats. Plus je me retrouve à remettre en question des principes que je considérais allant de soi ; ce qui crée une gymnastique mentale assez prenante sous ma boîte crânienne.
N’est-ce pas logique, quand il s’agit de revoir toutes vos grandes croyances à l’aune d’un autre monde, l’Australie, d’un autre état d’esprit, celui du voyageur ?
 
Toothbrush Nomads disait, en parlant de l’idée de rentrer après un an de voyage, que pour certains cela allait de soi, car ils étaient attachés à leur famille, leurs amis, leurs études ou leur carrière. Mais rappelle que ce n’est pas le lot de tous par cette question :
« Combien d’entre nous ont-ils réellement une vie à laquelle ils veulent revenir à tout prix ? »

Revenir à sa vie d’avant

Revenir à sa vie d’avant, comment cela serait-il possible, après être passé par tant de lieux différents, tant d’êtres différents,
après être passé soi-même par tant de filtres différents, jusqu’à se retrouver affûté, blanchi, lavé, relavé et délavé, dépouillé par l’eau, le soleil et le vent jusqu’à l’essence la plus nue de l’être ?
 
Revenir à une vie d’avant, quand on est aujourd’hui si loin de la créature que l’on était à ce moment,
quand on sait qu’aujourd’hui le passé nous est plus étranger que le pays où l’on est ?
tant on fut étranger à sa famille, à son pays natal,
entravé au tréfonds de son handicap, au point d’en crier dans la solitude
– au point d’en porter un masque jour et nuit, jusqu’au cœur de l’asphyxie –
 
tant nous est aujourd’hui familier l’inconnu qui nous a accueilli
tant nous est un soulagement d’être maintenant en paix avec le monde
tant nous est devenue vitale la liberté d’être et de vivre tel qu’on est – et non tel que les autres vous veulent ?
 
Revenir à cette vie d’avant, ce serait revenir m’enchaîner au prisonnier que je ne suis plus.
 

Il en faut peu…

 

Parfois, il faut passer au travers d’un ou plusieurs films*, du souvenir de Nadav, de grandes discussions philosophiques sur la vie, l’art et l’humanité ; et puis faire une simple balade dans les rues de Gosford…
Pour réaliser encore, et définitivement, que le bonheur n’est pas dans l’insurpassable, l’inatteignable, l’exceptionnel. Qu’il est juste là, si l’on veut bien le prendre. Qu’on peut être heureux comme on est, là où l’on est, à cet instant même.

Si on arrête de vouloir plus, de chercher mieux, d’être insatisfait. Et qu’on voie ce qu’on a : un toit, de la nourriture, un corps qui marche bien,  la nature à contempler, des amis, et un lendemain.

Le bonheur tient dans les petites choses. Et parfois dans le seul fait d’être au monde.
Dans la présence, tout simplement.

 

A quoi bon les carrières fulgurantes, le stress du travail effréné, les montagnes d’argent gagnées au prix effarant du temps perdu,
à quoi bon laisser s’épuiser sa vie, son énergie dans la quête d’une réussite illusoire,
quand l’essentiel est juste devant vous ?

 

 

* Le Scaphandre et le Papillon, et Bagdad Café.

 

In memoriam Nadav Shavit

Noël

 
On sort de la messe dans les champs. Il ne fait plus chaud, et pas encore froid. La douceur du crépuscule est tombée sur le chemin au milieu des eucalyptus dorés. La brise se fait discrète, les feuilles sont nimbées par le ciel.
C’est l’Australie, et c’est Noël ; et je ne m’en suis jamais mieux rendu compte que dans la lumière déclinante de ce soir d’été.
 
J’étais un étranger, un inconnu ; pourtant une famille m’a accueilli pour Noël. J’aurais pu passer les fêtes dans un backpacker, au milieu d’une horde d’autres jeunes déchaînés ; cela ne m’aurait pas affecté outre mesure. Mais grâce à cette famille, j’aurai passé un de mes meilleurs Noëls à lier connaissance avec des gens que je n’aurais jamais pu découvrir autrement. Et qui m’ont parlé comme si j’étais un des leurs. Parce que c’était Noël, et parce que c’était une famille ouverte.
Parce que c’était l’Australie, et sa mentalité différente.
Je connais ma chance, et je sais que beaucoup – trop – passent Noël en tête à tête avec la télé, ou une bouteille de vin qu’ils finissent par désoeuvrement. Ou, pire, à l’hôpital ou à l’hospice. C'est triste d'être seul, au moment des fêtes.
Mais c’est pour cela que Noël devrait être, pour tous, un jour à part. Ne serait-ce que pour un moment.