La voie de la liberté

 

Cela fait encore un moment que Wombatoak ne bouge plus d’un cil, malgré mes promesses répétées de mise à jour.

La raison en est simple : plus les jours passent, plus mes propres cadres de vie volent en éclats. Plus je me retrouve à remettre en question des principes que je considérais allant de soi ; ce qui crée une gymnastique mentale assez prenante sous ma boîte crânienne.
N’est-ce pas logique, quand il s’agit de revoir toutes vos grandes croyances à l’aune d’un autre monde, l’Australie, d’un autre état d’esprit, celui du voyageur ?
 
Toothbrush Nomads disait, en parlant de l’idée de rentrer après un an de voyage, que pour certains cela allait de soi, car ils étaient attachés à leur famille, leurs amis, leurs études ou leur carrière. Mais rappelle que ce n’est pas le lot de tous par cette question :
« Combien d’entre nous ont-ils réellement une vie à laquelle ils veulent revenir à tout prix ? »
 
C’est là que le bât blesse.
Oui, certes, en France j’ai une famille, de bons amis, des attaches affectives et matérielles. J’ai un diplôme, qui me permet d’espérer un avenir professionnel correct.
Mais là-bas se trouve aussi un entourage qui ne connaît de moi que le masque que j’ai longtemps porté. Un marché du travail qui ne fait pas de cadeau aux jeunes diplômés et leur refuse souvent toute responsabilité. Et par-dessus tout, la peur de la différence, et tous les grands préjugés chauvins sur le handicap qui creusèrent le sillon de mes plus grandes blessures personnelles.
Par contraste à l’ouverture d’esprit et l’affabilité de l’Australie où je ne suis plus une handicapée, mais une humaine. Aux amitiés improbables nouées avec des étrangers, qui ont refermé des plaies que le temps avait échoué à guérir. A ce masque qui s’est désagrégé comme neige au soleil austral.
 
D’où la résonance nouvelle de l’autre question posée par Toothbrush Nomads : « Pourquoi un an ? »
Pourquoi se limiter à un an pour vivre une nouvelle vie ? Pourquoi revenir dans un carcan obsolète, dans l’indifférence et la méconnaissance, à la fin d’une année libératrice ? Pour que tout continue, comme s’il ne s’était rien passé ?
 
Je me disais, avant, que les choses changeraient en revenant, parce que j’aurais changé moi-même. Que j’aurais assez de volonté et de force pour ne pas retomber dans les moules auxquels je voulais échapper.
Aujourd’hui, je le pense toujours. Mais je me demande maintenant si cela en vaut la peine.
 
A quoi bon revenir, si c’est dans un pays dont je ne partage plus la mentalité ? Si c’est pour devoir se battre à nouveau contre la rigidité de mon entourage, le déni de ce que je suis, les préjugés aussi stupides que solides sur le handicap ? Contre l’exigence tacite du retour sur les rails travail-mariage-enfants-retraite ? Pour courir après une réussite professionnelle qui ne m’adviendrait qu’au prix de l’épuisement au travail et de l’absence de vie personnelle ?
 
« C’est vrai, mais tu serais en sécurité. »
Quelle sécurité ? Celle d’avoir un toit, un travail, de l’argent sur le compte tous les mois ? On peut les perdre tous trois du jour au lendemain, quels que soient les garde-fous que l’on tente d’ériger contre cette éventualité. Il n’y a qu’à voir les effets pervers de la crise économique mondiale de ces dernières années. Et, inversement, il n’est pas plus difficile d’obtenir ces trois choses en Australie qu’en France grâce à l'acception du handicap.
 
En sécurité ? Une amie a perdu ses deux parents dans un accident de voiture, arrivé sur une route sans histoires. Un autre a failli mourir dans un accident de speedflying, sport qu’il déclarait n’être pas dangereux « tant qu’on respecte les règles de sécurité ». Il les a respectées ; il a simplement raté son décollage. Aujourd'hui, il est à l'hôpital sans savoir s'il pourra remarcher un jour.
Et l’enfant sourd que j’ai vu grandir et progresser durant mes cinq derniers mois avant l’Australie, que les médecins commençaient à dire tiré d’affaire, "en sécurité", et qui ne se préoccupait presque plus que de son entrée au collège,
– ce gamin est mort, un mois à peine après mon départ.
 
Ne me parlez pas de sécurité ; il n’en est aucune. Peu importe ce qu’on fasse, ce qu’on tente de prévenir ou de guérir ; on peut tout perdre en l’espace d’un instant : la santé, les proches, la vie. Peu importe le type de vie que l’on mène, rangée ou aventureuse, tout peut y arriver, en bien ou en mal.
Seul compte dans la vie ce que l’on veut être et ce à quoi l’on aspire.
Depuis l’enfance, je n’ai voulu qu’une seule chose : la liberté. Être et vivre tel que j’étais, et non tel que les autres me voulaient. Sans plus jamais devoir rendre compte de ma vie et de mes actes à personne, fût-ce ma famille.
 
Lorsque j’ai pris mon billet pour l’Australie, cela avait été un sentiment très étrange. Je me disais : voilà enfin quelque chose de majeur que j’accomplis, juste parce que c’est moi qui le veux. Moi et personne d’autre. Envolées les pressions familiales, sociales, scolaires : il n’y avait que moi devant ce bout de papier. Qui me promettait un avenir totalement inconnu – et totalement libre. Où nul ne tenterait d’influencer mes actes, mes paroles ou mes pensées ; où je ne dépendrais que de moi-même, au quotidien.
 
En prenant ce billet pour l’Australie, je me disais : je vais partir, parce que j’en ai envie. Que je prends la liberté de le faire. Et parce que là-bas, je serai libre.
Aujourd’hui, en regardant le billet pour la France, je me dis : il faut que je rentre, parce que…
Parce que quoi ?
 
Rien ne m’y contraint réellement. Au fond, il ne s’agit que d’un choix entre la liberté, ou la sécurité. L’aventure, ou le retour au familier.
 
Ce n’est pas comme si rien ni personne ne me manquait; ne vous méprenez pas. Je reviendrai à mon rivage natal, aux amis qui m’ont connu encore en lambeaux, et m’ont aidé à rafistoler ce qui pouvait l’être ; à tout ce qui me reste fiché au cœur au fond du bush.
 
Mais je ne reviendrai pas dans mon pays pour m’y installer. Je ne reviendrai pas dans l’ancien cours des choses, juste pour rentrer dans le rang. Et surtout pas pour me bricoler une vie en contreplaqué qui ne plairait qu’à ceux qui croient aux rails tracés d’avance.
Je ne reviendrai que pour repartir.
 
Où cela va-t-il me conduire ? Je ne sais pas. Peut-être à un démenti cinglant qui me contraindra à rentrer en catastrophe, crottée, les poches vides et le cœur en bandoulière. Mais sans sentiment d’échec. Parce qu’au moins, j’aurai essayé de tracer ma voie, au-delà des grandes intersections impersonnelles ; une voie qui reflète réellement mon visage et ma liberté.
 
 
« To break the moulds, to be heedless of the seductions of security is an impossible struggle, but one of the few that count. To be free is to learn, to test yourself constantly, to gamble. It is not safe. I had learnt to use my fears as stepping stones rather than stumbling blocks, and best of all, I had learnt to laugh. »
 
 
Robyn Davidson, Tracks

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