Golden Bay


On démarre dès 8h20 pour Golden Bay, à cent cinquante kilomètres de là. Sur notre chemin, deux arrêts d’importance : la route des Canaans Downs, qui servit de décor à Chetwood Forest dans le film du Seigneur des Anneaux (si vous savez quel est le nom français de cette forêt, je suis preneuse… impossible de me rappeler !), qui s’arrête là où commence la balade de Harwood’s Hole.

 

 

Etrange et silencieuse, la forêt haute accompagne nos premiers pas sous sa voûte. Au bout de dix minutes de tours et détours, un reflet entre deux arbres m’intrigue et me mène à un lac sidérant de calme et de beauté, où le reflet des arbres dans l’eau est sculptural, et se mêle harmonieusement aux teintes du fond du lac ou du ciel. Je laisse Bénédicte me distancer, le temps de m’imprégner… et d’immortaliser l’instant.

Je reprends ensuite le chemin, où la forêt haute se transforme bientôt en sous-bois mousseux parsemés de rochers comme tombés de la poche d’un géant. Encore une fois, la lumière joue avec les teintes des feuilles et des mousses, étoilant les libellules et moucherons, créant un éclairage tantôt voilé tantôt lumineux sur le sentier – et l’on a l’impression de marcher dans un monde où l’homme est inconnu.

Plus loin, la progression se fait plus escarpée, serpentant entre les rochers, montant et descendant au gré des replis de la terre et de la coulée de pierre, jusqu’à presque escalader les rochers.

C’est là que l’on débouche au milieu de la gigantesque trouée du Harwood’s Hole. Profond de presque 200 mètres, il s’enfonce tout droit dans la terre, dessinant une faille monstrueuse dont on ne peut s’approcher pour voir le fond – les pierres sont par trop instables et le passage trop dangereux pour nous. En se dévissant le cou, on peut voir ses contours dentelés se découper sur le ciel ; mais l’éboulement qui l’a creusé est tellement large qu’il a littéralement tracé le chemin jusqu’aux terres plus basses par où l’on est venues. Un arbre au feuillage verdoyant enraciné dans les pierres se découpe, dernier rempart végétal dans cette colonne minérale signant la limite du terrain stable.

Le temps de le contempler, et l’on repart dans le dédale de roches et de racines, pour notre prochaine destination : les Waikaropupu Springs.

 


 

Ces sources au nom alambiqué sont l’un des plus hauts lieux sacrés des Maoris. Et à bon droit : c’est là que jaillit l’eau fraîche la plus pure du monde – pour trouver degré de pureté comparable, il faut aller jusque sous les plaques de glace de l’Antarctique. L’on y apprend que cette pureté est due à son trajet sous les roches de marbre de la Takaka Hill, surnommée la Montagne de Marbre. Pureté si absolue que tout contact humain avec l’eau est interdit, pour la préserver de toute souillure. Il va sans dire que l’on y admire l’eau iridescente et les fonds marins qu’elle nous dévoile, aux couleurs frôlant le surnaturel. Et, alors que le fond nous semble à portée de main, les panneaux nous révèlent qu’il se trouve en réalité à presque trois mètres de profondeur – distorsion visuelle créée par la pureté de l’eau, encore.

Et l’esprit vagabonde en songeant au chemin souterrain suivi par ces eaux avant de jaillir à l’air libre.

 

On y pique-nique prosaïquement, avant de reprendre la route pour notre dernière destination : Farewell Spit, l’extrémité la plus éloignée de la Golden Bay. C’est une longue langue de sable aujourd’hui décrétée réserve ornithologique et interdite aux visiteurs, excepté quelques chemins de randonnée bien balisés. On choisit de faire celui de Fossil Point, qui nous mène au travers des pâtures et des troupeaux de moutons, par collines et petits creux, jusqu’à émerger de sous les arbres sur la plage qui signe le début de Farewell Spit. Le paysage fouetté par le vent et les marées, solitaire et dépouillé, paraît écraser toute silhouette humaine par sa puissance. Tout n’est qu’une seule ligne d’horizon, tracée au couteau entre ciel et terre, rebattue par les vagues qui viennent déferler sur le sable. Au loin, on devine les dunes en train de se mouvoir lentement, remodelées par le vent souverain. De l’autre côté, on distingue les falaises s’ériger lentement dans la brume, hiératiques.

Et au milieu, l’homme perdu dont chaque pas dans le sable s’efface sitôt imprimé.

 


 

Vous l’aurez deviné, ce panorama m’aura rappelé les vers de Saint-John Perse – dois-je encore les répéter ?

 

Portes ouvertes sur les sables, portes ouvertes sur l’exil
(…)
J’élis un lieu flagrant et nul comme l’ossuaire des saisons,
Et, sur toutes grèves de ce monde, l’esprit du dieu fumant déserte sa couche d’amiante.

Exil I

 

« …Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette grandeur,
« Cette chose errante par le monde, cette haute transe par le monde, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même vague proférant
« Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible…

« …Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette fureur
« Et ce très haut ressac au comble de l'accès, toujours, au faîte du désir, la même mouette sur son aile, la même mouette sur son aire, à tire-d'aile ralliant les stances de l'exil, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même plainte sans mesure
« À la poursuite, sur les sables, de mon âme numide… »

« Et, sur toutes grèves de ce monde, un iambe plus farouche à nourrir de mon être !…
(…) Tu ne te tairas point, clameur! Que je n'aie dépouillé sur les ables toute allégeance humaine. (Qui sait encore le lieu de ma naissance ?) »

Exil III

 

 

Une réflexion au sujet de « Golden Bay »

  1. Didiou ! La route de Canaan Downs et la sublime forêt de hêtres d'Harwood Hole, quel magnifique souvenir. Depuis cette colline, il est également possible de prendre un sentier qui traverse tout l'arrière-pays du parc d'Abel Tasman, jusqu'à redescendre sur la côte et déboucher à Marahau. Une longue journée de marche, mais tellement belle !

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