« Aujourd’hui est le demain d’hier »

 
 
 
 
Ce matin, je me tire du lit à l'heure. Bénédicte est déjà réveillée, j'aurais pu dormir un peu plus; pas grave. Plus d’électricité et plus d’eau, on ne sait pas pourquoi. Pas graave, je fais avec. Bénédicte voulait prendre une douche et a pris toute l’eau. Pas graaave, je me lave les mains à la cuisine. Pas d'électricité, donc pas d’eau chaude, donc pas de thé ; pas graaaave, je prends du lait. A la fin du petit dej’ Charles rapporte un réchaud à gaz portatif du garage, et fait chauffer de l’eau pour nous faire deux tasses de thé. Je le remercie avec chaleur et me réchauffe auprès de la tasse fumante avant de boire le breuvage cuivré.
 
On sort pour commencer le picking, quand Bénédicte me dit qu’il y aura de la pluie demain. Pas graaaaave… le soleil est déjà chaud et une lumière dorée baigne toute la ferme. Les arbres luisent sous le ciel bleu, et lorsqu’on passe au milieu d’eux, les feuilles filtrent la lumière comme dans un cocon vert, et la fraîcheur du matin demeure sous les corolles, avec les grappes de noix vertes. Les bâches ne pèsent pas lourd sous mon bras, et il fait bon. Autant profiter du calme de ce matin, que n’arrive pas à écorner le bruit des seaux, et de ce silence dans la lumière des arbres. Demain est un autre jour ; aujourd’hui il fait beau, et il fait bon travailler parmi les feuilles et les branches basses. Aujourd’hui est là ; demain on verra bien ce qui arrive.
Ce n’est qu’après une heure et demie de picking, absorbée par la tâche, que je sens que quelque chose de mal défini s’est peu à peu formé en moi, jusqu’à arrêter à mi-chemin ma main tendue vers une poignée de noix. La conscience, encore incertaine, fragile, de quelque chose de nouveau que je ne cerne qu’à demi.
Il faut que je m’assoie sur le sol pour qu’émerge totalement cette sensation.
Aujourd’hui n’avait jamais été que l’hier de demain pour moi ; aujourd’hui était toujours moins bien que demain, parce que demain voulait dire un jour de moins à vivre. Un jour de moins à supporter. Parce que demain serait peut-être moins pire qu’aujourd’hui, pour cette seule raison qu’il était un jour de moins avant la fin.
Et maintenant je réalise qu’aujourd’hui est devenu pour moi le demain d’hier. Non plus quelque chose de déjà défini par défaut, comme semblable à hier, mais comme l’ouverture de tous les possibles qu’hier n’a pas eu l’occasion de réaliser. Comme un jour neuf, dont il faut profiter tel qu’il est.
Je ne suis plus dans l’hier ni le demain par anticipation ou par crainte ; mais de nouveau dans l’aujourd’hui, dans l’ici et le maintenant tel qu’il est.
 
Ce qui veut dire que je suis guérie.
 
 
Et aujourd’hui, je sais que je peux rentrer.
Partir n’était pas aussi difficile à mes yeux, que l’idée de rentrer. Partir pour un autre pays, pour un temps de possibles, d’aventures, rien de plus tentant. Ce qui était dur, c’était de se dire qu’il allait falloir rentrer. Fouler à nouveau le sol français, revenir sur d’anciens sentiers, retrouver d'anciens cercles, d’anciennes habitudes, d’anciennes peurs, d'anciens blocages. Retrouver les mêmes problèmes, les mêmes défis qu’ils posaient… c'était ce qui me faisait véritablement reculer avant le grand saut.
Mais aujourd’hui, je sais que ce voyage aura fait de moi ce que je voulais être : quelqu’un de serein. Qui sait ce qu’il est, ce dont il est capable ou non, qui sait ce qui peut arriver ou non, et qui l’accepte. Qui a fait la paix avec son passé et son avenir, et vit désormais l'aujourd'hui sans arrière-pensée, pour aller de l'avant.
Maintenant, je sais que je serai prête pour le retour, lorsqu’il arrivera. Non pas pour revenir à ma vie d’avant ; mais pour en construire une neuve.
 
 

Une réflexion au sujet de « « Aujourd’hui est le demain d’hier » »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *