Auslan et oralisme – premiers aperçus

 

Hier soir, la fille de mon hôte, Lisa, m’a emmené à une soirée d’amis sourds, organisée pour l’anniversaire d’une amie du cercle. Je suis arrivée dans une maison remplie de mains tourbillonnant dans l’air et de conversations en Auslan auxquelles je ne comprenais goutte. Mais une maison où chacun sans exception est gentiment venu me dire bonsoir, se présenter et échanger quelques mots avec moi. Et au fil de la soirée, le charabia absolu a commencé à se structurer un peu jusqu’à ce que je sois capable de suivre quelques conversations, et d’en soutenir une à peu près sans difficulté. Avec une personne à la fois seulement, plus difficilement deux, mais nul ne peut prétendre maîtriser l’Auslan de bout en bout après une semaine de pratique seulement !
Encore une fois, les gens sont d’emblée beaucoup plus ouverts et attentifs aux gens qu’en France. En voici un exemple parlant : l’une des personnes présentes avait le syndrome d’Usher, donc plus de vision périphérique, et la lumière lui posait facilement des problèmes, si bien qu’il fallait signer lentement, répéter régulièrement, et souvent passer en Auslan tactile. En France, elle aurait été plus ou moins laissée de côté au fur et à mesure. Ici absolument pas : il y avait toujours quelqu’un prêt à la guider vers le buffet, à lui apporter à boire ou à lui demander si tout allait bien, si elle n’avait besoin de rien, si elle voulait quelque chose… Et surtout, toujours quelqu’un pour discuter avec elle à chaque moment de la soirée, sans réticence ni sentiment de « devoir être gentil » par contrainte. Juste le sentiment qu’il fallait faire attention, et que c’était normal, parce que pour elle c’était difficile de comprendre les gens. Tout aussi simple que cela.
 
Un autre détail qui m’a frappée est qu’un bon nombre de ces personnes sourdes connaissent bien l’anglais également, et surtout le parlent, si le besoin s’en fait sentir (avec moi notamment uh uh) sans réticence, alors qu’en France, lorsqu’on rentre dans le milieu signant, et qu’on demande quel est le mot français correspondant au signe, c’est souvent mal pris. Les gens considèrent que vous n’avez pas à vous adresser à eux si vous ne comprenez pas la LSF, et que si vous voulez leur parler, eh bé vous apprenez la LSF, et pis c’est tout. Hors de question pour eux de faire un effort en français. Ils ne prennent souvent pas la peine d’épeler le mot correspondant au signe pour vous : ils refont le signe plusieurs fois, puis parfois l’articulent. Ou, plus souvent, laissent carrément tomber. En Australie, l’inverse est systématique : si vous ne comprenez pas un mot, ils répètent une fois le signe puis vous épellent le mot anglais correspondant, puis, si vous ne comprenez toujours pas, ils l’articulent ou l’écrivent. Et lorsqu’ils apprennent que vous êtes oralistes, il n’y a pas de mouvement de distanciation, de dépit ou de rejet ; ils se mettent simplement à articuler tous les principaux mots de leur propos, et à faire attention à ce que vous suiviez bien.
Le fait d’être signant ou oraliste n’est pas un problème pour eux : si vous êtes à l’aise dans l’oralisme, c’est bien pour vous, si vous êtes plus à l’aise dans l’Auslan, c’est bien pour vous aussi, du moment que vous avez une langue dans laquelle vous pouvez vous exprimer ; si vous maîtrisez les deux, c’est super. Il n’y a pas d’opposition idéologique ou culturelle entre les deux modes de communication ce qui mène logiquement la majeure partie des sourds australiens à utiliser les deux sans complexes. D’où le fait que la majorité des signants oralise également, plus ou moins selon les personnes, mais dans tous les cas lorsqu’ils en sentent le besoin, au lieu de le cacher, comme certains sourds signants français.
 
En bref, idéologiquement parlant, le climat est incroyablement plus détendu, et conséquemment beaucoup plus fructueux qu’en France. J’en veux pour exemple le cas de l’implant : en France il y a un vrai conflit entre les tenants et les opposants de l’implant, ces derniers diabolisant l’implant en disant qu’il nie complètement la culture et l’identité sourde. Mais ici en Australie, il y a des sourds signants qui se sont fait implanter, et qui n’ont en rien renié leur communauté ni l’Auslan. Certains ont certes eu de l’orthophonie et une rééducation auditive après l’implantation, mais ils en ont fait le choix, et personne ne leur a interdit de signer ni de voir leurs amis signants, et aucun d’entre eux n’a cessé de le faire de lui-même, bien au contraire.
Et, du même coup, Auslan et implant font bon ménage ; et les sourds signants ne se braquent pas lorsque vous leur parlez de l’implant. Ils expliquent simplement leur position vis-à-vis de cela, et sont ouverts au dialogue si vous pensez différemment d’eux, à partir du moment où vous ne cherchez pas à radicaliser le débat. Certains reconnaissent même qu’ils envisageront sans doute l’implantation si leur audition vient à baisser encore.
 
L’amélioration de l’audition n’a aucune influence directe sur la pratique déjà établie de la langue des signes ou la fréquentation de la communauté sourde, et je ne vois absolument pas en quoi l’implant pourrait détruire une culture et une identité acquises, ni en empêcher l’établissement, à partir du moment où l’entourage de la personne concernée la cultive. L’implant n’a nullement pour objectif de créer des entendants de toutes pièces : il ne le peut pas. Il est seulement un outil pour vous aider à mieux vous débrouiller, tout comme les prothèses auditives. Plus puissant, plus efficace, certes, mais toujours un outil.
Une prothèse de jambe, tout aussi technologiquement avancée qu’elle soit, ne fait pas d’un unijambiste un bipède : alors pourquoi l’implant ferait-il d’un sourd un entendant ?
 
Un handicap ne s’efface pas juste parce qu’on vous donne un outil pour mieux le surmonter ; les porteurs d’implant sont unanimes à l’affirmer. Pourquoi s’effacerait alors le sentiment de communauté qui vous lie aux gens porteurs du même handicap ou de la même identité que vous ? Ou l’usage de votre langue maternelle face à l’apprentissage d’une nouvelle langue ?

3 réflexions au sujet de « Auslan et oralisme – premiers aperçus »

  1. Bel article, qui confirme ce que tes hypothèses sur le ménage implant-auslan en australie ! ça paraît idéal que les deux groupes puissent vivre ensemble sans se rejetter l'un l'autre…
    Mais, oui il y a un mais, ce qui serait intéressant à savoir c'est : est-ce que les enfants qui ont été implantés jeunes, on leur a enseigné l'auslan? sont-ils placés en intégration avec des entendants ou bien sont-ils dans des classes bilingues?

    Parce que là est la réponse à ta question : en France, les enfants implantés ont tendance à être placés en intégration sauvage, ils sont isolés des autres sourds… donc comment pourraient-ils avoir accès à la langue des signes, la partager et la transmettre? d'où l'inquiétude ici… après il faut juste voir comment se passe la scolarité des jeunes sourds australiens.
    Bonne continuation ! :)

  2. Bé justement, dans tous les Etats le choix est laissé aux parents de l'enfant entre une éducation oraliste, bilingue ou en Auslan oral / anglais écrit et lu, selon les écoles spécialisées présentes. Il y en a au moins une au niveau primaire dans tous les Etats que j'ai visités et une au niveau secondaire dans l'Australie du Sud, le Victoria et la New South Wales qui donnent la possibilité d'avoir un enseignement bilingue – dans le Victoria c'est l'Auslan qui a priorité sur l'anglais à l'oral.

    Dans chacune de ces écoles, l'équipe pédagogique a été unanime à dire que le nombre d'enfants avec un ou deux implants augmente exponentiellement depuis quelques années; si bien qu'il est représentatif de la hausse du nombre d'enfants implantés au sein des enfants sourds. Pas de discrimination "oraliste" pour les enfants implantés donc; tout relève du choix parental.

  3. Hey miss,

    Être arrivée à Brisbane me permet enfin de "catch up" et parcourir ton blog, et je te tire mon chapeau pour tes articles. Je trouve très intéressant d'avoir la perspective d'une personne sourde sur le voyage en Australie (et je suis plus que ravie de voir que tes conclusions sont positives et que tout roule pour toi ici !). Je dois dire que je ne connais rien de cet univers, ou cette culture, et ne serait-ce que ces simples termes, notions et oppositions d'oralisme, de signant et d'entendant m'étaient de bien des façons totalement inconnus jusque là (honte à moi).
    Merci d'enrichir mon "awareness" et ma compréhension, et puisses-tu voyager longtemps ! :)

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