Un si long chemin /1

A quelques jours du dénouement, quand je regarde tout ce qui s’est passé depuis deux ans, je me dis qu’on a à la fois eu beaucoup de chance et traversé beaucoup de passages périlleux.


Et pourtant, quand tu ouvriras les yeux pour la première fois, tout ce si long chemin pour devenir tes parents sera fini – et ne fera que commencer, tout à la fois.


J’avais pourtant pensé et dit que je ne serais jamais parent, pendant longtemps. Il m’a fallu beaucoup de temps et d’introspection pour comprendre qu’en fait c’étaient le handicap, le manque de confiance en moi et la conscience aiguë de la responsabilité d’être parent qui me retenaient.


Et aussi, bien évidemment, le fait de penser que je ne rencontrerais personne qui pourrait à la fois être un bon partenaire et un bon père à mes yeux.
Jusqu’à ce que je le rencontre, enfin. Et que l’idée fasse son chemin entre nous deux.


Lui qui pensait qu’il était trop tard pour être père, il a fallu l’ancien anti-parent que j’étais pour le convaincre que c’était encore possible et que ce serait une belle aventure à deux.
Moi qui pensais que je ne serais pas une bonne mère, il a fallu son soutien et sa conviction inverse pour me convaincre que c’était possible que j’élève un être humain sans le pourrir.

Et puis est venu le temps de l’attente, en sachant que le temps nous était tout de même compté. Puis le doute qui s’immisce chez moi, pourtant assez certaine que je ne présente aucune anomalie biologique de ce côté-là.
La décision de faire des examens de routine, pour vérifier que tout va bien et éliminer une source de stress. Le médecin « S’il y a un souci, c’est sans doute du côté de madame. » Devoir insister pour que lui aussi vérifie que tout va bien, malgré l’impression de passer pour la pénible de service.
Les résultats qui reviennent, tous bons de mon côté. Et puis, une anomalie de son côté. Peut-être juste un mauvais prélèvement ; à confirmer dans trois mois.
Trois mois à se dire que j’ai de la chance si ça ne vient pas de moi, mais que si ça ne vient pas de moi ça vient de lui. Et que si ce serait difficile pour moi, si c’était moi, alors qu’est-ce que ce serait pour lui, si c’était lui ?
Le résultat, qui confirme l’anomalie. Et pose le diagnostic : peut-être qu’on n’aura jamais d’enfant biologique.
Lui qui se dit maintenant qu’il ne sera peut-être jamais père.


Un mauvais pressentiment qui éclate dans toute sa splendeur, et ma seule pensée face à cela : ah putain l’ironie est belle.
Toutes ces années à cheminer vers l’idée d’avoir ou non un enfant, de se sentir assez mûr, assez responsable pour devenir parent, à chercher un partenaire compatible pour réaliser cela, le trouver et l’inviter sur cette route… tout ça pour arriver à cette petite phrase qui réduisait presque tout à néant ?


On en a parlé. On a exploré toutes les possibilités à partir de là, y compris une vie à deux sans enfants. Je me la suis imaginée, jusqu’à accepter l’idée sans trop de remous émotionnels.
On le savait tous les deux, c’était déjà beau de s’être trouvés. Si on devait continuer ensemble sans enfant, eh bien on resterait ensemble plutôt que de se séparer ; on ne voulait être parents qu’ensemble.
Mais on était d’accord pour essayer jusqu’au bout de l’être.


Alors on a commencé les examens approfondis, les rendez-vous médicaux et les démarches administratives.
On nous a dit : vous avez 50 % de chances que l’opération fonctionne, et 50 % de chances qu’elle ne donne rien.
Si elle ne donne rien, il ne sera définitivement pas possible d’avoir un enfant biologique.
Si elle fonctionne, il faudra passer par le parcours le plus lourd pour tenter d’en avoir un.


On a réfléchi ; on s’est regardés. Est-ce qu’on était seulement prêts pour ça ?
On a serré les dents et chacun de nous deux a dit oui.
On a commencé le protocole.


Le premier miracle a été que lui tombe dans les 50 % de cas où l’opération fonctionne, et d’apprendre que le chirurgien avait récupéré largement plus que le nécessaire pour effectuer toutes les tentatives possibles.
J’ai alors commencé le suivi rapproché, les prises de sang, les échographies et les piqûres en cascade qui allaient crescendo pendant plusieurs semaines, jusqu’à l’opération.
Mon organisme a suivi vaillamment le processus, mon mental a suivi malgré les cocktails d’hormones et l’opération a fonctionné également.
Ne restait que la plus grande inconnue de tous : aurions-nous des embryons viables, et survivraient-ils une fois remis dans mon organisme ?

Deuxième miracle, deux embryons viables, tous deux de très bonne facture.

Troisième miracle, le premier transféré s’est immédiatement accroché.


Et puis mon organisme a succombé et j’ai fait une hyperstimulation ovarienne sévère deux jours avant le premier test positif.
Mon état lamentable aidant, j’ai eu du mal à croire le résultat mais le deuxième et le troisième test n’ont fait que le confirmer.

Deux semaines plus tard, on a entendu un battement de cœur pour la première fois.
Moment surréaliste entre tous, où on se dit que si en fait, ça a vraiment marché.
Mais où on ne réalise pas tout à fait.
Où la seule chose qu’on se dit avec soulagement, c’est que les traitements sont terminés pour l’instant.


Se rendre à la première échographie officielle a été très bizarre. Est-ce que c’était vraiment nous, est-ce qu’on avait vraiment créé quelque chose venant de nous deux, ou bien est-ce que c’était juste une erreur, un vaste rêve depuis le début ?

Le choc de voir l’image sur l’écran n’en a été que plus titanesque.
Ce n’était plus une petite bulle, plus un rythme abstrait ; c’était déjà un vrai petit être humain. Avec ses bras, ses jambes, son visage. Sa personnalité. Son existence.
On est restés sans voix devant l’énormité de cette réalisation.
On s’est dit : enfin ça y est, on va y arriver.
On y a cru tous les deux : on allait devenir parents.

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