J’ai couru un trail

Et ça a changé ma vie.

Bon, j’exagère peut-être un chouïa, mais ça m’a fait passer un gros palier. Depuis quelques mois, mon niveau d’énergie était bloqué sur zéro à tous les niveaux : pro, perso, sport. Impossible de me motiver à faire quoi que ce soit.
Et puis boum, tout est revenu au milieu du trail, dans la boue, la pluie et la douleur.
Et j’ai compris pourquoi je pédalais dans la choucroute depuis tout ce temps.

Avant que vous ne me preniez pour une folle, je vous donne le contexte.
J’avais un poste qui semblait très bien de l’extérieur et qui était en réalité un gouffre de bouse, à cause d’un N+1 barjo. Comme je n’en avais encore jamais vu. Une vitrine presque parfaite devant les clients et le public. Au quotidien, incompétent, lunatique, manipulateur ; on ne savait jamais sur quel pied danser, d’une heure à l’autre. Comme j’étais la courroie de transmission entre lui, l’équipe et les clients, ça m’a vite posé un gros problème. Que devais-je faire face à ses incohérences et ses gueulantes ? Protéger l’équipe, protéger le client, ou me protéger moi ?

J’ai tenté de faire les trois, mais j’ai fini par comprendre que protéger les autres me plaçait en première ligne du peloton d’exécution, sans forcément les épargner. Les membres de l’équipe n’étaient jamais à l’abri d’une gueulante ou de manipulations derrière mon dos. Le client et le produit fini n’étaient jamais à l’abri d’un changement d’avis du N+1 ou plusieurs (souvent). Et moi, je me prenais des attaques, des reproches, des coups bas en permanence, tous les jours, plusieurs fois par jour.

J’ai atteint un tel état d’énervement et d’épuisement que mon corps et ma tête se sont mis en K.O. technique jour, après une nuit quasi blanche, explosés par le stress et l’écœurement. J’étais incapable d’aligner deux mots cohérents et j’avais envie de vomir à la seule idée de voir le N+1.
Alors j’ai accepté de me faire arrêter. Et commencé la démarche de sortir de ce puits de bouse, par tous les moyens.

Finalement, j’ai réussi à partir et à retrouver un autre boulot. Tous les compteurs de base sont remontés : je dormais, je mangeais, je vivais de nouveau normalement. Mais j’étais incapable de me motiver à faire autre chose que cela. Faire ce que j’aimais : du sport, lire, cuisiner, me demandait maintenant un effort de volonté incroyable contrairement à avant ; le reste c’était encore pire. Je n’avais plus d’envie ni d’énergie. Zéro, nada, rien ; j’étais à sec et rien ne revenait.

Avec le temps, j’ai récupéré un tout petit peu d’énergie. À peine de quoi finir ma prépa d’un semi-marathon et de le courir. Avec sept minutes de retard par rapport au temps prévu et un mental aussi friable qu’un scone. Mais je l’ai fait et c’était déjà pas mal.

Deux semaines plus tard arrivait le fameux trail, dans le cadre d’un weekend avec mon club d’athlétisme. Rempli de trailers aguerris chez qui les 25 km et les 800 m de dénivelé prévus ne créaient que de l’enthousiasme, alors que je flippais carrément devant.
« T’inquiète, tu marcheras dans les montées » disaient-ils pour me rassurer ; ça a marché à moitié. Ça m’a en tout cas mise dans un état d’esprit très clair : je faisais cette course seulement pour la faire, sans aucun objectif de performance.

Le peloton est parti hyper vite pendant le premier kilomètre, sur du plat, et je me suis retrouvée en queue avec une allure pourtant honorable. La première montée est arrivée. Et avant de comprendre, j’étais à la queue leu leu au milieu d’une pente quasi verticale remplie de cailloux, de racines et de terre meuble, à essayer de ne pas me faire piétiner par la personne derrière moi. Mon souffle se faisait déjà la malle et mes jambes n’étaient pas loin derrière. Les gens filaient dans la descente pour avaler la montée suivante, et je ne savais même pas comment faire un pas sans finir en vol plané.
Bref, j’étais dans une belle galère dès le début.

Sans trop savoir comment, je me suis accrochée pour arriver jusqu’au premier ravitaillement, au 5e km. Ça m’a redonné un peu d’allant, assez pour repartir vers le deuxième. Six kilomètres avec de la boue, des ruisseaux à traverser, des côtes raides entre les arbres et des descentes encore plus raides truffées de cailloux et d’ornières. En voyant le ravito du 11e km, mon cerveau s’est mis en PLS et j’ai juste eu envie de m’étaler par terre et d’abandonner. Je courais depuis 1h30, j’avais perdu mes poumons, mes jambes étaient cramées. Et j’étais dernière, par-dessus le marché, alors que j’avais tout donné. C’est bon, n’en jetez plus, j’arrête.

Mais trois personnes de mon club m’attendaient gentiment pour repartir. Alors je n’ai pas réfléchi et je suis repartie clopin-clopant, au mépris des SOS en chaîne que m’envoyaient mes muscles et mon mental.
Au bout de 20 mn, ils étaient loin à l’horizon, chaque parcelle de mon corps hurlait de douleur et mon cerveau perdait la boule d’épuisement. Je me suis paumée, une fille du club m’a rattrapée et remise sur le bon chemin, avant de reprendre direct 500 m d’avance dans une descente de malade. Je n’ai même pas réussi à trottiner sur le plat suivant, mes cuisses me tuaient. Il s’est mis à pleuvoir et je voyais une nouvelle côte épique se profiler.

Bon. Là, normalement, j’aurais disjoncté, je me serais traitée de tous les noms et l’univers entier avec, je me serais roulée en boule et j’aurais attendu qu’on vienne me décoller de la boue au milieu de la forêt. J’étais bien loin, loiiin au fond du trou.
Bizarrement, ce n’est pas ce qui s’est passé.

J’étais en pilote automatique depuis longtemps ; mes jambes ont péniblement entamé la montée et, une petite part de moi a dit au reste de mon cerveau, noyé par la douleur : on avait bien dit qu’on faisait ce trail juste pour le faire, c’est tout ? Pas de chrono, pas de classement ? Eh bien, tu vois, tu es en train de le faire. On s’en fout du temps, du nombre de kilomètres qui reste. Regarde le chemin et fais le prochain pas. Fais un pas après l’autre c’est tout, rien de plus.
Le reste de mon cerveau a protesté faiblement : mais c’est précisément ce que je suis en train de faire. Et la petite part lui a répondu : mais oui, exactement ; c’est bien pour ça que je te dis ça. Oui c’est super dur, mais tu le fais de ton mieux, et c’est super. C’est tout ce qui compte. Viens, on va le faire ensemble. Kilomètre après kilomètre. On va aller au bout, et le reste on s’en fout.
Là, comme ça, les deux parties de mon cerveau sont tombées d’accord, se sont prises par la main et ont continué, ensemble. Mes jambes et moi, on a suivi derrière, et je me suis totalement focalisée sur l’idée d’aller au bout, point. Par tous les moyens, avec la plus infime parcelle d’énergie qui me restait.

Pour vous la faire courte, je suis allée au bout. Le kilomètre le plus terrible n’a pas été le suivant, ni les dix autres, mais le dernier sur du bitume, tout plat, juste avant l’arrivée. Horrible de bout en bout, parce que j’avais compris que j’allais y arriver. Et que j’ai dû me battre comme jamais dans l’épuisement et la douleur pour continuer à courir jusqu’à cette putain de ligne d’arrivée au lieu de marcher.

Quand j’ai enfin pu m’arrêter, tout ce que je me suis dit c’est « waaah, je l’ai fait ». Pas « tu vois, tu aurais pu mieux faire », pas « pfff, t’es vraiment nulle d’avoir failli abandonner », non, rien du tout. Juste waaah, bravo. Et j’ai eu le sentiment très surprenant de retrouver ENFIN un peu mes ressources et mon état mental d’avant le burn-out.

Ce sentiment a perduré à travers les courbatures hallucinantes que j’ai récoltées, et, depuis, je sens mes réserves se remplir petit à petit, mon énergie revenir, doucement mais sûrement.
Pourtant, ce trail semblait être le dernier endroit au monde où retrouver le chemin de mes ressources.

Pour vous éclairer sur les termes que je vais employer, la psychologie contemporaine a dégagé les concepts de cerveau logique et de cerveau émotionnel pour expliquer la structure de la psyché humaine. Le cerveau émotionnel fonctionne avec des sentiments pour attribuer une valeur morale à nos expériences. Le cerveau logique fonctionne en analysant nos expériences et en tire des raisonnements. Mais c’est le cerveau émotionnel qui est aux commandes de notre mental, et le cerveau logique est son auxiliaire.

Eh bien, après le trail, j’ai finalement compris que les deux avaient eu un gros clash dans ma tête.

D’accord entre eux, ils me disaient initialement de désobéir au N+1, car son comportement était illogique et malveillant. Je l’ai donc combattu. Résultat ? Les principes du cerveau logique se sont embrouillés dans les incohérences du N+1, le cerveau émotionnel a flippé devant tous les coups que je prenais, sans parvenir à grand-chose. Et ils se sont disputés entre eux : soit je sauvais ma peau en sacrifiant mes principes, soit je respectais mes principes et je courais au sacrifice. Je me suis épuisée à tenter de sauver les deux, ce qui poussait chaque cerveau à filer des baffes à l’autre dès que j’en lâchais un, en plus des baffes du N+1 que je prenais.

Alors, à force de se faire taper dessus, les deux se sont arrêtés, tout court.

Partir de ce poste les remis en marche, car je fonctionnais à peu près normalement au quotidien. Mais ils ne communiquaient plus entre eux ; chacun faisait la gueule dans son coin, persuadé que c’était la faute de l’autre si je m’étais mise dans ce merdier. Impossible de les rabibocher.

Or, c’est précisément leur communication qui engendre la motivation et l’énergie : le cerveau logique propose son projet au cerveau émotionnel, qui y répond par une émotion. Si elle est positive, elle nous propulse vers le but imaginé. Si elle est négative, nous ne bougeons pas notre popotin. Comme ils se faisaient la gueule, il n’y avait que du négatif partout. D’où le blocage obstiné de ma motivation au niveau zéro.

Et là, les deux se sont reparlé tout doucement dans ce trail, à cause de sa difficulté. Parce qu’ils avaient tous les deux envie de le finir. Le cerveau émotionnel, pour se sentir mieux. Le cerveau logique, pour remplir son objectif. Plus important encore, ils réussi à le finir main dans la main, en s’encourageant mutuellement au lieu de se filer des baffes.

C’est pas mal, pour quelqu’un qui galère à se parler gentiment depuis l’enfance.
Un bon gros palier de passé donc, grâce à cette galère monstre, oui, oui.
Ça m’a même donné envie de reprendre l’entraînement d’athlé.

C’est là que mes courbatures vous confirment que je suis folle, parfois. Et que je leur réponds : mais je ne suis même pas arrivée dernière, finalement. Avant-dernière des femmes, et encore trois hommes derrière.

Mes deux cerveaux sont donc d’accord : il y a du potentiel.

Je ne vais quand même pas recommencer à les contredire, si ?

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