Réminiscence

Je viens de retrouver un post que j’avais écrit sur mon premier blog… et que je trouve toujours, si ce n’est encore plus, d’actualité. J’y parle du concours de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm auquel je venais d’échouer pour la troisième et dernière fois il y a moins d’un mois – le post date du 26 juillet 2006 et les résultats de l’écrit étaient en juin – mais mon propos pourrait s’appliquer à n’importe quel concours, n’importe quelle sélection qui se prépare sur le long terme. Et je remercie l’intellect de mon moi de vingt ans d’avoir eu la sagesse et la lucidité de rappeler cela à son cœur, alors qu’il était encore émotionnellement très partagé entre le refus de l’échec et la dévalorisation complète de ses années de labeur.
Je vous laisse le lire…

 » Je voudrais mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes, et par la même occasion régler mes comptes avec le concours (bon d’accord, il ne viendra jamais lire ça, encore moins le jury, mais au moins ce sera clair pour moi!)
Il est clair que Normale sup est l’ambition de tout khâgneux qui se respecte – et qui bosse. Et que réussir ce concours est un peu plus que « difficile », puisque, sur mille participants et quelques, le jury ne retient que les 75 premiers. Sachant que chacun de ces participants doit saborder une bonne partie de sa vie personnelle au profit du travail durant deux, trois, voire quatre ans pour seulement espérer être un jour parmi les admissibles. 
Vous l’avez compris : devenir Normalien est un rêve, et ceux qui tentent de le réaliser sont barjos. Non que chaque khâgneux soit un doux dingue : en général ce sont de grands intellectuels en puissance. Mais ils acceptent tous de s’imposer un rythme de travail d’enfer, d’avoir des têtes de fantômes toute l’année, voire d’oublier ce que le mot « loisir » veut dire. Plus de la moitié font rebelote en cubant (faisant une 2e khâgne), et une autre partie, beaucoup plus réduite, mais accédant par là au rang de quasi-divinité, va jusqu’à bicater (faire une 3e khâgne). 
Tout ça pour Normale sup. Peu de gens sont prêts à faire cela, et encore moins le font réellement…
Au vu de cet engagement à plein temps qu’est la prépa, de l’effort sur soi-même qu’elle exige, et des sacrifices accomplis, on peut donc comprendre l’état des recalés au concours. 
Lors de la publication de la liste des admissibles, c’est l’Apocalypse : une ruée monumentale vers l’affichage. Puis la révélation. Et aussitôt, deux camps qui se forment.
D’abord, les admissibles. Bien peu sont au septième ciel : la grande majorité est encore plus angoissée à l’idée de devoir comparaître devant le jury. Pour d’autres, ce résultat n’est que la démonstration par A + B de leur valeur, et leur morgue s’en renforce. Seuls quelques miraculés n’en reviennent pas de leur bonheur.
Ensuite, même pour un spectateur objectif, voir le camp des recalés fait mal au cœur. Plus de la moitié sont en larmes ou disparaissent au plus vite, sous le choc de la déception, voire de la honte. D’autres réagissent par la colère. Une petite partie, sachant qu’il lui reste encore une chance l’année prochaine, grâce au cubage/bicatage, s’en va, résignée, se remettre au travail. 
Une autre partie enfin, encore plus minuscule que la précédente, reste impassible, et s’en va la tête haute pour ne plus revenir…

Et c’est à ceux-là que va mon respect. Car ce sont les seuls à avoir pleinement compris l’essence de ce concours.

Il est indéniable que l’hypokhâgne, et la khâgne plus encore, sont des années difficiles, aussi bien intellectuellement que psychologiquement, car elles sont tout entières tournées vers un concours de haut niveau qui peut se montrer ingrat envers l’effort accompli. Il est vrai que l’écrit et/ou l’oral de l’ENS sont l’apogée de l’année de khâgne et ses moments les plus intenses. MAIS ce n’est pas une raison pour voir dans le concours le couronnement de l’année, parce que les résultats qu’on y obtient ne reflètent ni le niveau atteint grâce au travail, ni la force de volonté déployée durant l’année.
Et c’est pourquoi le comportement de la majorité des recalés, voire de certains admissibles et admis m’étonne, voire m’exaspère. Certes, c’est normal de s’effondrer sous le choc de la déception, de pleurer sur son échec, de le refuser, ou même de le fuir. Dans un premier temps, c’est normal. Tant d’effort et d’espoir réduits à néant, il va sans dire qu’il y a de quoi réagir violemment.
Mais de là à focaliser sur son échec ou sa réussite, et à voir en Normale sup le seul lieu où l’on puisse vivre dignement, il y a un pas à faire, et c’est là que je renâcle.
Car, je le répète, le concours de Normale sup ne prouve RIEN. Le concours, c’est un sujet donné, qui vous est soumis un jour donné, où vous êtes dans un état donné. Et votre résultat dépend de la teneur de ce sujet, mais aussi, et tout autant, de votre forme physique, psychologique et intellectuelle, des idées qui vous viendront en tête, de celles qui refuseront d’apparaître, du rai de soleil qui vous dérangera et vous fera oublier l’idée ou l’exemple auxquels vous pensiez, ou qui au contraire vous les donnera… D’innombrables facteurs infimes sont à l’oeuvre durant les quatre ou six heures où vous traitez le sujet, trop pour que ce que vous avez fait ce jour-là puisse refléter tout ce que vous avez accompli et tout ce que vous avez acquis pendant l’année, et cela d’autant plus que le sujet ne porte que sur UNE fraction du programme, jamais sur le programme complet.
En bref, l’écrit du concours est une loterie. Et l’oral plus encore. En raison du temps limité qui vous est accordé, et de l’immense petitesse du sujet qui vous est imposé par rapport au programme gargantuesque que vous vous êtes tartiné pendant la prépa.
La réussite ou l’échec au concours n’est donc qu’une question de chance. Le verdict prononcé le jour des résultats relève du pur hasard et dans une part TRES infime, si ce n’est nulle, du mérite de chaque élève. Comme le disait très justement mon prof de latin (loué soit-il), il y a des imbéciles finis qui deviennent normaliens, et de très grands intellectuels qui ne le sont jamais.

Alors, au nom de quoi accorder une telle importance à la réussite ou l’échec au concours en soi ?? 
Je dis « en soi » parce que du point de vue du parcours d’études ou des finances, il est clair que cela change du tout au tout. 
Mais l’attitude de ceux qui pleurent leur échec, parce qu’à cause de cela ils se croient d’une nullité abyssale, et de ceux qui voient leur réussite comme la révélation ou la confirmation de leur excellence me fait hurler. Parce que cette réaction témoigne, pour les premiers, d’un manque de recul, pour les autres, de leur arrogance, et pour les uns et les autres, de leur incompréhension de l’enjeu réel.
Ce que vous avez fait pendant toute l’année, quoi que vous ayez fait, ne reçoit PAS son poids du résultat au concours, mais de vous-même. C’est vous que vous avez façonné pendant ces années, c’est votre tête qui s’est remplie, votre cerveau qui a appris à raisonner et à décrypter. Pas celui du concours. Il n’en a pas d’ailleurs. C’est vous qui avez fait des efforts, c’est votre volonté qui vous a fait tenir, votre intellect qui a progressé. 
Et c’est sur toute une année que s’est accomplie cette progression, pas pendant la semaine du concours.
Ce qui importe réellement, c’est donc le jugement que vous portez sur ce que vous avez fait, à l’aune de ce que vous êtes devenu. Et ce que vous êtes devenu est fonction de votre engagement et de votre persévérance durant toute l’année. C’est cet engagement, cette progression qui comptent. Pas le résultat du concours.

De plus, tout échec est un enseignement, et un pas de plus vers la réussite. Tous les sportifs le savent : il faut échouer avant de réussir, pour pouvoir réussir. Il faut se prendre trois tonnes de boîtes avant de savoir prendre une vague. Il faut perdre des dizaines de matchs avant d’en gagner un. Il faut se casser la figure cent fois avant de savoir faire une figure de danse. L’échec, on n’en a rien à faire, sauf en tirer les leçons pour se rapprocher de la réussite. L’échec n’est que cela : une réussite manquée. Pas une condamnation. Tout comme la réussite n’est qu’un échec évité, et non une consécration.

Telle est ma position, au mépris de ce que pense la majorité de mon entourage. Si vous la partagez, bravo. Si vous ne la partagez pas, que vous vénérez la réussite et redoutez l’échec, confondant en cela le mérite et le succès, alors nos chemins se séparent ici.
Car je suis de ceux qui partent la tête haute. J’ai peut-être échoué trois fois au concours, mais je suis allée jusqu’au bout de mes trois années de khâgne. En progression constante d’une année sur l’autre, pour terminer major de promotion. Avec tout le courage et la puissance de travail que cela implique. J’en garde un très grand respect pour mes professeurs qui m’ont guidée vers un niveau d’excellence que je n’aurais jamais rêvé d’atteindre, et pour moi-même, pour avoir atteint ce niveau. Cela, aucun échec au concours ne me l’enlèvera jamais.
Je ne suis pas Normalienne, mais j’ai été khâgneuse. »



P.S.
Je voudrais nuancer une chose : je ne dis pas que tous les khâgneux méritent d’avoir Normale Sup… Il est clair que certains s’investissent beaucoup plus que d’autres, et qu’en général, ceux qui réussissent le concours l’ont mérité par leur travail et leurs efforts. Mais à partir d’un certain niveau et d’un certain degré d’engagement, tous les khâgneux méritent de réussir le concours. La part du mérite pèse donc peu dans la réussite au concours, puisqu’à partir d’un certain palier, elle est la même pour tous… D’où l’amertume de bon nombre de recalés.

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