Entrée dans l’âge adulte

En me réveillant ce matin, je me sentais fatiguée, pas motivée. Un peu grognon.
Je me suis raisonnée ; puis j’ai décidé d’être sympa avec moi-même et de ne pas forcer. J’ai pris mon temps pour me lever, me mettre en route. Pendant la méditation, mes sensations étaient différentes. Je me sentais plus petite dans l’espace, et plus grande à la fois. Un peu étrange, mais pas désagréable.
J’ai mangé, puis je suis allée courir. Je n’ai pas cherché à forcer l’allure, seulement à avancer. Bien sûr, au milieu j’étais un peu lassée ; je me suis poussée un peu. À la fin, l’allure était plus facile à tenir ; en regardant le chrono j’ai vu que le rythme était bon.
J’ai bouclé la distance, arrêté le chrono, et j’ai commencé à marcher à un bon rythme pour me refroidir.
Et quelque part dans ma tête, est arrivée sans prévenir la pensée que j’avais trente ans. Que ça faisait quinze ans que j’avais passé l’âge de quinze ans.
Un grand étonnement m’a envahie. Le sentiment est monté dans mes poumons jusqu’à ma gorge ; s’est allégé. Puis j’ai eu la sensation de voir l’adulte que j’étais maintenant se retourner vers l’adolescent de quinze ans que j’avais été.
Je me suis vu à quinze ans, cet âge sans nom où tout n’était qu’un trou noir dans ma tête, plus garçon que fille, en baggy et pull de sport, avec les cheveux courts. J’ai vu ma silhouette un peu voûtée, repliée sur elle-même, se protégeant de l’extérieur, tenant et dissimulant en même temps entre ses mains ce trou de souffrance, de douleur et de déni. J’ai vu le sourire crispé de mon visage accroché au-dessus de mon corps écorché vif.
J’ai regardé cet adolescent cramponné à ce qui lui restait de force, d’espoir et de volonté, presque à terre mais qui continuait à s’accrocher bec et ongles à la survie, jour après jour. Un jour après l’autre, sans voir plus loin.
J’ai reconnu que j’avais été longtemps en colère contre lui, pour avoir laissé faire les parents, pour avoir subi l’injustice sans se rebeller assez, pour n’avoir pas eu la force de tout refuser. Que je l’avais longtemps dénigré et traité sans aménité.
Je l’ai vu se replier un peu plus, ses doigts se crisper un peu plus autour de ce trou sans fond qui le dévorait de l’intérieur ; prêt à pleurer, à disparaître ou à s’énerver, je ne savais pas bien.
 
Et j’ai clairement senti l’adulte s’approcher de lui, se dire « Sois gentil avec lui, enfin… » ; et dans le même mouvement le regarder dans les yeux.
Il y a eu un silence, puis l’adulte s’est mis à lui dire : « Je comprends maintenant ; tu ne pouvais pas tout faire ; mais tu as fait tout ce que tu as pu, même si c’était beaucoup trop gros, trop difficile, trop dur. Tu n’as pas pu tout faire, mais tu as réussi à faire le plus important ; à survivre toutes ces années sans abandonner ; à te relever à chaque fois qu’il le fallait, et à tenir bon jusqu’au bout. C’était le plus important. Je suis désolé de ne pas l’avoir reconnu avant ; maintenant je comprends. »
L’adolescent l’a regardé sans rien dire. L’adulte s’est penché vers lui, lui a parlé doucement : « Maintenant je suis là ; tu peux laisser ça, tu peux te laisser aller ; je peux gérer ; je suis là maintenant. »
Il s’est interrompu, a ébauché un sourire, ajouté : « Et si je suis là c’est grâce à toi. »
L’adolescent n’en a pas cru ses oreilles ; une bouffée d’émotion est montée de ses entrailles ; il a senti qu’il allait se mettre à pleurer et a hésité.
L’adulte lui a tendu les mains. « Pleure si tu veux, vas-y. Donne-moi ça, je suis là pour te tenir ; mais ne pleure pas contre toi, pleure pour toi, pour te soulager. Sois gentil avec toi. »
Je n’ai pas pleuré tout de suite, mais j’ai senti l’émotion inonder l’adolescent. Le soulagement, l’épuisement, le bonheur de pouvoir enfin relâcher sa prise, lorsqu’il a donné son chargement à l’adulte. Il a commencé à laisser les larmes venir doucement, sans plus de colère.
 
L’adulte a pris des mains de l’adolescent le tourbillon où se déchiraient tous les sentiments qui l’avaient tourmenté ; il l’a tenu entre ses propres mains, l’a regardé calmement ; et le tourbillon s’est lentement dissipé de lui-même, en une vapeur grise de plus en plus diaphane, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.
L’adolescent a contemplé le spectacle sans y croire ; l’adulte a relevé les yeux et lui a dit « Je peux le faire maintenant, parce que tu as tenu bon pendant tout ce temps. Je suis devenu comme ça à partir de toi, grâce à toi. Tu m’as amené jusqu’ici, et je te dis merci pour cela. »
Alors l’adolescent s’est vraiment mis à pleurer, l’adulte l’a pris dans ses bras, et c’est là que j’ai pleuré à mon tour.
J’ai pleuré pour effacer la souffrance de l’adolescent ; pour laver le cœur de l’adulte de ses derniers relents ; et je les ai sentis se fondre l’un dans l’autre, jusqu’à ce que l’adolescent soit en paix au fond du cœur de l’adulte.
 
Je savais déjà que j’étais adulte ; mais aujourd’hui je sais que je suis véritablement entrée dans l’âge adulte ; dans la conscience d’être pleinement devenue l’héritier de mon adolescence, sans plus la rejeter. 
 

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