Retour à l’intellect

Depuis quelques mois, un nouveau tournant s'amorce, qui est de nouveau un retour aux sources. 
Je redeviens ce que je n’ai jamais cessé d’être, au fond : une intellectuelle. Au sens littéral : quelqu’un qui a de la réflexion, qui fait de l’esprit, qui réfléchit pour tout. J’analyse tout dans ma vie, certes ; ce n’est pas neuf. Mais je me tourne à nouveau maintenant vers l’art, la culture, la littérature, la critique ; toutes ces choses que j’ai cultivées en prépa, puis délaissées, parce que je m’en sentais indigne, pour ne pas avoir réussi l'École Normale Supérieure.
À ne pas confondre avec « l'intellectualité » que Nathalie Sarraute stigmatise dans Tropismes : 
« Lui cacher cela – vite – avant qu’elle ne le flaire, l’emporter, le soustraire à son contact avilissant… Mais elle les déjouait, car elle connaissait tout. (…) Dans les recoins les plus secrets, dans les trésors les mieux dissimulés, elle fouillait de ses doigts avides. Toute « l’intellectualité ». Il la lui fallait. Pour elle. Pour elle, car elle savait maintenant le véritable prix des choses. Il lui fallait l’intellectualité. »
L’intellectualité est l’exploitation de la réflexion, de l’art et de la culture à des fins superficielles, pour briller en société et impressionner les gens. La vraie réflexion intellectuelle suit une démarche pratiquement inverse : rentrer en soi-même pour faire mûrir sa réflexion devant l’art et la culture, enrichir les œuvres de notre propre cheminement humain, s’en enrichir nous-mêmes, et seulement ensuite, en parler, pour mettre en regard notre ressenti avec celui des autres, et toujours s’enrichir de la pluralité et de l’infinie valeur des points de vue des autres.
Cependant, c’est précisément cette apparence d’une sphère hautaine et élitiste qui m’a leurrée. Je ne me sentais pas à la hauteur pour faire partie d’un cercle d’intellectuels, parce que je croyais qu’il fallait avoir tout réussi, et tout maîtriser pour en mériter le nom et l’appartenance. Mais je commence à comprendre plus entièrement – parce que je le savais déjà objectivement, mais je ne l’avais pas assez réalisé dans ma propre vie, mon propre cheminement – qu’être intellectuel, ce n’est pas tout savoir ; c’est choisir une position, s’y tenir, et la défendre, que ce soit en politique, en philosophie, en peinture ou en littérature. C’est choisir une cohérence de point de vue et tâcher de la respecter ; ce n’est pas renoncer au droit de se tromper ni d’évoluer. Il n’y a qu’à voir les fluctuations politiques de Sartre ou les échecs cinglants de Racine ou de Corneille au théâtre. Ou encore les premières périodes de Picasso par contraste avec ses œuvres de maturité.
Être un intellectuel, c’est toujours évoluer, changer, se tromper, recommencer (il n’y a qu’à voir Duras et ses réécritures de L’Amant) ; c’est simplement le faire dans le domaine de l’art et de l’esprit plutôt que dans celui de la science. Est-ce qu’on dénie à un scientifique son titre parce qu’il s’est trompé en cherchant le vaccin contre le sida ? Non, parce qu’il cherche, en utilisant ses connaissances scientifiques, et qu’il apprend de ses erreurs.

C’est la même chose pour un intellectuel. Mais comme il s’agit du domaine de l’esprit, c’est plus facile pour ses détracteurs de le taxer de charlatan ; parce qu’il n’y a rien de plus versatile que l’esprit et rien de plus facile à dénigrer sous le nom de fadaises. Et cela n’en astreint l’intellectuel qu’à plus de rigueur, finalement, pour faire respecter son point de vue.
 
Lorsque j’ai quitté la France, et l’Europe tant qu’à faire, je quittais aussi une culture, une façon de voir le monde et de l’appréhender, tout un contexte culturel, qui imprégnait les lieux et les êtres jusqu’à la moelle de leurs os. Je quittais une culture, une civilisation, dont je me croyais indigne, et que j’avais pour réflexe de rejeter en pensant pouvoir m’en passer.
En Australie, en Nouvelle-Zélande, au début je me demandais ce qui me manquait réellement. Ce n’était ni la famille, ni la ville où j’habitais, ni rien d’affectif ou de tangible. J’étais perpétuellement étonnée de la jeunesse des villes et des bâtiments que je visitais. J’allais dans les musées, et les collections me semblaient toujours étrangement récentes ; légères, flottant presque sur les murs au lieu d’y être accrochées.
J’ai peu à peu compris que la lecture, les tableaux, les expositions, me manquaient. Cela m’a semblé bizarre, puisqu’à Paris, je n’allais pas plus que ça dans les musées. Et ici j’allais à la bibliothèque chaque semaine.
 
Quand je suis revenue en France, il m’a semblé retrouver ma stature, mon poids habituel dans la réalité, sans savoir pourquoi. Je me suis dit, le lendemain de mon retour, qu’il y avait vraiment beaucoup de monde à Paris. Et que les vieux bâtiments m’avaient manqué. J’aimais les petites rues de Paris, la Seine et ses ponts, Notre-Dame et l’île Saint-Louis. Mais je ne comprenais pas pourquoi.
Et ce n’est que maintenant, depuis deux ans et demi que je suis revenue, que je comprends enfin que c’était l’Europe qui me manquait. Son poids culturel, historique, artistique. Toute l’histoire qui peuple les rues de ses villes depuis l’Antiquité ; tout le patrimoine artistique que renferment les musées, l’architecture des bâtiments, les pavés des rues, les fonds immenses de ses bibliothèques, où je peux piocher tout ce que je veux sur la peinture, la photographie, le cinéma, la littérature, les langues, la philosophie.
 
Je comprends enfin que j’ai bel et bien des racines européennes ; que je suis un produit de cette civilisation, et que j’ai besoin de tout ce patrimoine pour m’épanouir, comme une pousse a besoin d’un terreau fertile. Et plus loin que cela, je suis bel et bien française ; j’ai besoin de théâtre, de poésie, de littérature autour de moi ; de cafés et de grandes discussions ou tout au moins de grandes réflexions à ce propos. J’ai besoin de cette présence de l’Histoire dans mon quotidien, de ce bruissement permanent d’art et de réflexion autour de moi pour respirer librement.
Je ne l’aurais pas pensé, mais il faut croire que cela fait partie de moi ; l’Europe et la France, la culture, l’art, les humanités et la réflexion. 
Tout ce dont s’entoure un intellectuel, en somme…
 

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