Affronter la mort de Nadav

Ceci est la traduction d'un post plus ancien, Facing Nadav's death, écrit en anglais.
 
Ce post a mis un temps fou à sortir sur le papier sous une forme lisible, si bien qu’il a pris beaucoup de retard. Mais laissons-le être la troisième évocation de Nadav, pour le troisième anniversaire de sa mort.
 
Tout est venu d’un commentaire du père de Nadav sur ce que j’avais écrit en mémoire de son fils pour le second anniversaire de sa mort (dans L’Héritage de Nadav).
J’avais été surprise par l’ampleur des réactions provoquées par ce post, et il m’a simplement répondu un jour : « Très peu de gens parviennent réellement à regarder en face leurs sentiments les plus douloureux, les plus angoissants. Tout le monde (ou presque) passe sa vie à fabriquer des stratégies d’évitement, de contournement ; et lorsque c’est réussi, ils appellent ça « le bonheur ». Mais, en fait, au fond, personne n’est vraiment dupe. Et toi tu arrives et tu leur balances à la figure le simple fait qu’il en faut peu pour regarder la vie droit dans les yeux. Et ça, ça bouleverse les gens. »
 
Alors, j’ai logiquement pensé à ce qui fait peur à presque tout le monde, à ce que les gens évitent le plus dans leurs vies : la mort.
À la mort de Nadav. Et à une autre : celle des parents d’une amie que je connaissais depuis l’enfance et à qui je tenais vraiment, sans jamais l’avoir dit. Leur mort dans un accident de la route m’a désintégrée en mille morceaux, ensuite Nadav est mort peu de temps après.
Disons-le dès le début : apprendre la mort de quelqu’un qui vous est proche, c’est comme se faire déchiqueter et écorcher vif tout à la fois. Cela fait tellement mal qu’on ne comprend même pas comment on peut encore rester debout, sans aucune trace physique de ce qui s’est passé. C’est une blessure qui met terriblement longtemps à cicatriser – s’il lui est seulement possible de cicatriser – et le sentiment de manque ne disparaît jamais. On apprend seulement à faire avec. Cela m’est arrivé trois fois, la première fois à douze ans. Je ne souhaite cela à personne, même pas mon pire ennemi. Personne ne devrait avoir à traverser ça, et je ne suis absolument pas en train de dire que c’est une étape nécessaire dans la vie. Que ce soit clair.
 
… Mais endurer la mort de quelqu’un et parvenir à en faire le deuil peut être un énorme catalyseur d’évolution, si vous parvenez à en sortir encore vivant et en bon état mental.
 
Ce que m’a apporté la mort de Nadav, au-delà du choc initial et du processus de deuil à accomplir, ça a été, tout d’abord, le constat amer que j’étais toujours vivante, alors qu’il ne l’était plus. Alors qu’il était, dans mon esprit, plus méritant que moi ; alors que, quelques années auparavant, j’aurais tout donné pour mourir sur-le-champ et ne pas vivre un jour de plus.
J’avais seulement le sentiment cru, brutal, d’être un miraculé sans l’avoir demandé, ni même voulu. Je me sentais véritablement misérable d’avoir été autorisée à vivre plus longtemps que lui, aussi bizarre que cela puisse paraître. J’ai passé deux semaines à tenter de dépasser cette culpabilité mais, tout aussi irrationnelle qu'elle puisse paraître, je ne pouvais pas m’en débarrasser.
 
Jusqu’au jour où je décidai à l’improviste d’aller dans un cimetière près de la maison de mes hôtes.
Ils étaient partis pour deux semaines, et m’avaient laissé la clé de la maison et de l’antivol de leurs vélos. J’avais pris l’habitude de me déplacer à vélo dans le quartier, et je passais souvent par ce cimetière, pour aller en ville et en revenir. Cette fois je pédalai jusqu’au cimetière, errai dans les allées, puis mis pied à terre et marchai jusqu’à me perdre complètement au milieu des pierres tombales et des arbres.
 
Puis je m’arrêtai près d’un arbre et contemplai le paysage. Il faisait beau et chaud durant cet hiver d’Australie-Occidentale ; le soleil brillait et le ciel était d’un bleu clair aveuglant, sans nuages. Les rayons du soleil tombaient sur les pierres, sur la mousse qui les recouvrait, sur le sol où tant de morts étaient enterrés et se fondaient calmement dans la terre.
L’atmosphère générale était si complètement calme et sereine que je ne pouvais m’empêcher de sentir mon agitation retomber peu à peu. Je posai mon vélo à flanc de route et m’assis contre le tronc d’un arbre, dans son ombre.
 
Dans le calme, je pouvais sentir mes pensées émerger progressivement, se déployer comme si le simple fait de respirer et d’écouter le silence autour de moi les exhumait peu à peu.
 
Au-delà de la douleur, de la perte, du deuil ; au-delà du désarroi sans fond qui surgit face à la mort d’un enfant, le ressentiment que j’éprouvais n’était pas tellement dû à la mort de Nadav elle-même. Il me semblait qu’il reposait maintenant en paix, son supplice terminé. Qu’il était maintenant libéré de la douleur et de la maladie. Je pleurais sa perte parce qu’il me manquait, mais je savais que cela allait lentement commencer à guérir.
J’éprouvais du ressentiment envers l’absence de Nadav, parce qu’elle me mettrait face à ce qui l’avait enlevé à la vie : la mort.
 
Le fait d’être vivante et d’assister à sa mort – d’être contrainte à l’intégrer dans mon monde, dans ma propre pensée, mes souvenirs – me força brutalement à me retourner sur ma propre vie et à l’assumer pleinement, ontologiquement parlant. Avant ce jour-là, je ne faisais que la traîner derrière moi, comme une âme perdue qui n’attendait que la mort pour être libérée des exigences de la vie.
 
La mort de Nadav me forçait à admettre que j’étais en vie, et que je ne pouvais pas prendre ma vie à la légère, encore moins pour acquise. Sa mort me léguait l’urgente exigence de porter l’héritage de sa vie au travers de la mienne, vécue dans toute sa plénitude. Ce qui faisait étrangement écho à des propos de Kierkegaard, sur lequel j’avais fait des recherches pour une dissertation il y a longtemps : il disait que la mort était ce qui donnait son but à la vie, ce qui donnait sa tension et sa vitesse à la flèche de notre propre existence durant toute sa trajectoire, depuis l’arc jusqu’à la cible.
 
Assister à la mort d’un proche vous fait revenir à votre propre cheminement. Vous voyez leur mort, et vous vous retrouvez face à la vôtre. Cela me força à affronter le fait que je mourrais un jour, tôt ou tard. Que ma vie n’était pas éternelle ; que je ne savais pas quand et comment elle s’arrêterait.
Ce n’était pas une nouveauté pour moi. Mais, plus étonnamment, cela me conduisit à admettre que la vie était un don. Qu’elle avait de la valeur. Même la mienne, que j’avais si complètement désavouée et que je souhaitais désespérément achever il y a longtemps.
Qu’en réalité, ma vie avait de la valeur pour moi, malgré mon comportement démissionnaire. N’avais-je pas réchappé à quatre tentatives de suicide par pur effort de volonté après tout ? Après la mort de Nadav, n’étais-je pas devenue anxieuse pour ma propre sécurité ? Au point d’y regarder à deux fois avant de traverser, de vérifier que j’avais bien fermé le gaz, ce genre de choses pour lesquelles on ne se tracasse d’habitude pas tellement ?
Cela signifiait que j’aimais la vie, tout au fond, même si j’avais été grièvement blessée et que vivre m’effrayait maintenant.
 
Vivre m’effrayait ; c’étaient les bons termes. En revenant en arrière, je réalisai lentement que j’avais passé ces dernières années à me retirer de tout engagement émotionnel ou personnel, puisque ceux qui me tenaient à cœur s’étaient toujours mal terminés. Ou du moins je le pensais. En y regardant de plus près, je ne parvenais pas à discerner si la vie était vraiment difficile ou si je m’étais seulement convaincue qu’elle l’était. Peut-être que je ne n’essayais pas assez de vivre, par peur d’échouer.
En réalité, j’étais en train d’essayer me retirer toute responsabilité dans ma propre vie.
 
Ce fut un choc colossal, qui me sortit aussitôt de tout auto-apitoiement ou indulgence excessive envers moi-même : lécher mes blessures n’allait rien me donner sur un plateau d’argent. Je devais me sortir de là, et me mettre au travail maintenant, si je voulais apprécier ma propre vie et devenir ce que je voulais être. Me terrer dans mon trou roulée en boule et montrer les dents à tous ceux qui y jetaient un coup d’œil n’aboutirait à rien. Encore moins à me laisser m’ouvrir à la vie.
 
Je compris que j’avais déjà commencé à le faire en partant en Australie ; mais la mort de Nadav me donnait l’urgence nécessaire pour mener cet objectif à terme.
 
Je repensai également à Nadav lui-même. Je me rappelai avec quel acharnement il saisissait les opportunités – trente livres de bibliothèque à ramener à la maison, youhouu – à quel point il repoussait les limites que je lui donnais, jusqu’à ce que je doive me mettre en travers de son chemin et lui dire que c’était terminé. Plus de lecture – et, non, même pas encore une seconde de plus. À quelle vitesse il tentait de monter les escaliers jusqu’à ce que je m’essouffle et lui demande de ralentir, ou de faire ses devoirs, parce qu’ils étaient ennuyeux, au point que je devais lui dire d’écrire plus lentement pour rester lisible. Tout cela afin qu’il puisse consacrer plus d’énergie et de temps à ce qui lui importait vraiment : lire, cuisiner, et faire des activités artistiques.
 
La vie de Nadav avait un sens, parce qu’il le créait lui-même au lieu d’attendre qu’on le lui donne tout prêt. Parce qu’il s’attelait chaque jour à combler son désir de créer, il créait du sens, de la signification pour lui-même et pour ceux qui l’entouraient. Un sens si puissant qu’il m’atteignait encore maintenant, par-delà sa mort.
 
M’en souvenir me força à contempler chaque jour comme quelque chose d’unique qui ne se répéterait jamais à l’identique ni ne reviendrait jamais. Quelque chose que je devais saisir à chaque minute, pour l’accueillir dans toute sa richesse, au lieu de le dévaloriser par mon indifférence.
Cela m’interdit également toute paresse. La vie devait être vécue pleinement, ici et maintenant. Pas demain, pas un autre jour, pas quelque part ailleurs. Si je voulais réaliser quelque chose, je devais commencer maintenant. Si je voulais dire quelque chose, je devais le dire maintenant ou jamais. Je ne pouvais plus gâcher mon temps en rêveries ou en châteaux de sable en Espagne. Je devais mettre les mains dans le cambouis, point.
 
En me relevant du sol du cimetière plusieurs heures après, j’avais retrouvé quelque chose que j’avais perdu des années auparavant : une raison d’être autre que la stricte survie. Aussi complexe et aussi simple que ceci : je devais vivre ma vie, m’atteler à en faire ce que je voulais qu’elle soit. Et ne pas seulement la regarder s’évanouir sous mes yeux.
Au début, ce n’était qu’une minuscule graine plantée tout au fond de moi. Mais elle a grandi en taille, en force et en solidité sous les cieux australiens et néo-zélandais, jusqu’à devenir une part indivisible de moi-même.
Au début, cette progression fut rude, fruste et amère, et je renâclai beaucoup avant de vraiment consentir à suivre cette voie ; je porte toujours les cicatrices de mon passé, et elles ne s’effaceront probablement jamais. Je me sentais tellement rouillée, vulnérable et méfiante que je hurlais à la mort au moindre pas. Mais avec le temps, ce devint un tout petit peu plus facile. Puis encore un tout petit peu plus.
 
Maintenant, ce sont des racines de cette graine devenue arbre que naissent ma vitalité et mon énergie. Elles sont la matrice autour de laquelle prend forme ma vie. Elles sont ce qui me permet de rester debout, d'affronter les épreuves sans faillir et de profiter de chaque nouveau jour de ma vie, une fois pour toutes. Certes, je suis une œuvre encore inachevée, qui ne sera probablement jamais terminée. Mais nous le sommes tous, de toute façon.
 
Aujourd’hui, j’assume à nouveau la pleine responsabilité de ma vie, et je sais que je la laisserai reposer en paix lorsque je jour viendra, tôt ou tard.
Parce que j’aurai fait tout ce que j'aurai pu pour lui donner un sens, au lieu de la laisser s’écouler sans but.
Et perpétué la détermination et l’engagement de Nadav à travers les miens.
 
La mort peut être terrifiante en ce qu’elle semble ôter tout sens à la vie. Elle peut aussi être l’aiguillon de votre vie, ou son élan, comme l’ont théorisé Kierkegaard et Heidegger. Pour que votre vie ait du sens face à la mort, vous devez lui en donner vous-même, jour après jour, chaque jour. Un sens qui vous importe à vous, dût-il n'importer à personne d’autre. Mais pour le comprendre vous-même, au-delà des mots et des rationalisations, vous devez le voir devant vous, l’éprouver dans votre chair. Et cette réalisation arrive parfois au sein de ce vide absolu et désolé que laisse la perte de quelqu’un à qui vous teniez.
 
La vie et la mort de Nadav m’ont rendu la pleine possession de ma vie. La conscience de sa valeur et de son potentiel, que j’avais perdue enfant, et que je n’avais jamais retrouvée.
Évidemment, je n’aurais pas voulu que cela arrive ainsi. J’aurais voulu que les choses soient différentes ; que je puisse retrouver ma raison d’être autrement.
 
Mais si les morts peuvent faire un don aux vivants par-delà leur destin, il n’y en a pas de meilleur.
 
 
In memoriam Nadav Shavit

Une réflexion au sujet de « Affronter la mort de Nadav »

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