L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube

 
En 2006, je suis recalée pour la troisième et dernière fois à l’Ecole normale supérieure, alors que deux amis de promotion, que j’ai soutenus pendant l’année, sont admissibles. Un sera admis directement ; l’autre sera reçue au prédoctorat sur dossier tandis que mon propre dossier y est refusé.
En l’espace d’un jour, je vois s’effondrer tout ce sur quoi j’avais bâti mon avenir. J’ai donné quatre ans de ma vie pour intégrer cette école. Qui devait être mon sésame pour entrer dans l’intelligentsia littéraire française. Hier major de promotion, aujourd’hui je ne suis plus rien. Je ne peux même pas me présenter à l’agrégation de lettres, interdite aux sourds. Pour mes parents, je suis celle qui a raté sa vie. Pour le jury, je ne suis qu’un nom absent de la liste. Je ne suis qu’un énième élève de prépa qui rejoint la fac. L’ironie du jeu étant que, n’étant même pas sous-admissible, je dois passer tous les partiels de la troisième année de licence de lettres pour la valider, sous peine de devoir la redoubler. Partiels dont je ne connais les sujets ni d’Eve ni d’Adam. Un cursus d’une année que je dois assimiler en un mois et demi, et dont je n’ai ni les manuels ni les cours.
 
En 2008, deux licences en poche, j’obtiens mon master de lettres avec mention. En juin, j’apprends que je suis sélectionnée pour intégrer la meilleure formation française en édition. Parmi des centaines de candidats, le jury en a retenu vingt. Je suis le premier et le seul étudiant handicapé reçu.
 
L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube.
 
 
En 2009, je prends le pire râteau de toute ma vie de la part de quelqu’un pour qui j’avais un faible depuis longtemps. J’ai le cœur en miettes et ne sais même pas par où commencer pour les ramasser. Début 2010, je me fais larguer par un con avec qui j’avais tenté le coup par défaut. Je constate que ça va faire cinq ans que je suis célibataire. La majorité de mes amis sont ou se mettent en couple, emménagent ensemble, se marient. Je me vois très clairement en petite vieille acariâtre entourée de chats hargneux, de napperons en dentelle et d’une odeur persistante d’anti-mites, qui meurt toute seule, oubliée dans son fauteuil roulant.
Sans même me l’expliquer, par pur ras-le-bol, six mois plus tard, je m'envole pour l’Australie.
 
 
L’année 2011 commence à peine en Australie, que je me retrouve la proie des avances déterminées de quelqu’un. Au début je ne les remarque même pas, puis les repousse d’office. Avant de me rendre compte qu’en fait je n’y suis pas si indifférente. Sa troisième tentative me fait capituler. On se dit chacun à part soi qu’on verra bien comment ça tourne.
Trois mois plus tard, on rentre ensemble en France au lieu de se séparer. Et on repart ensemble en Nouvelle-Zélande.
 
L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube.
 
 
Fin 2011, j’ai mal partout. Mes chaussures de randonnée sont recouvertes de boue et glissent sur les cailloux. Le chemin est pentu, accidenté, truffé de pierres, de racines et de fougères glissantes. J’ai manqué m’étaler dessus je ne sais plus combien de fois. C’est une des nombreuses randonnées qu’on fait, où j’en chie comme jamais alors que ma copine galope avec entrain. Ca fait trois heures qu’on marche, qu’on s’engueule et que je traîne la patte alors qu'elle prend le mors aux dents et m’intime d’accélérer. Une demi-heure avant d’arriver au point de vue, je m’arrête net et je tourne les talons, la plantant là. La randonnée, c’est terminé pour moi. Fini.
 
Début 2013, on décide de tenter la Kepler, une des Great Walks les plus ardues de Nouvelle-Zélande, alors qu’on vient d’enchaîner six jours de rando sous des trombes d’eau avec un dénivelé de fou. La Kepler est techniquement plus difficile. C’est la première randonnée où je prends l’initiative de doubler une étape pour boucler la rando, au lieu de s’arrêter au dernier refuge. Je fais les derniers kilomètres en courant, sac au dos, pour attraper la navette de retour et lui demander d’attendre ma copine fatiguée, qui traîne la patte.
 
L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube.
 
 
Mai 2012. J’ai faim, je me les pèle et je dois traverser toute la ville pour aller récurer des chambres d’hôtel. On n’a pas beaucoup d’argent pour la nourriture, la maison est chauffée au poêle de bois et on économise les bûches. Je vais au travail emmitouflée sous cinq couches de vêtements, pour ensuite travailler en tee-shirt et chemise dans le froid. Le soir, la machine à laver ne veut plus rien laver, la cuve est pleine d’eau sale et verrouillée. On passe des heures à la vidanger et la déverrouiller, alors que la machine est dehors dans le froid et la nuit de l’hiver, et à essorer nos vêtements glacés qui dégagent une odeur infâme. Il faut tout relaver, ma meilleure polaire compris, et je crève de froid. Je propose d’aller au Lavomatic, mais ma copine rappelle qu'on doit économiser. Un bon dîner ? Non. Faire flamber une nouvelle bûche ? Non plus.
On se regarde, et on comprend qu’on est au bord de la rupture. Et du pétage de plombs.
 
 
Deux semaines plus tard, j’ai deux offres de stage à Auckland, et elle une offre d’emploi à Wellington. On débouche le vin et on casse la tirelire pour se retrouver pendant les weekends. Et on ne se laisse jamais tomber l’une l’autre, malgré une séparation complète de trois mois.
Je la retrouve à Wellington six mois plus tard. Sa période d’essai s’achève, et on emménage ensemble dans une super coloc.
 
L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube.
 
 
En décembre 2012, je ne trouve toujours pas de travail ferme dans l’édition pour cause de mauvaise santé du marché, et ma copine perd son boulot. Le loyer de notre coloc devient trop cher, et on doit déménager. Elle part à Auckland pour une mission. Je fais deux heures de bus aller-retour pour aller à mon boulot de serveuse. On se fait hurler dessus par le manager et je dois me battre pour passer enfin à plein temps et arriver à mettre trois sous de côté en grattant. Je sens que j’arrive à la limite de ma propre patience, et de mes réserves d’énergie. Au bout d’un an dans ce pays, je n’y vois aucun avenir professionnel viable.
Je prends la décision de revenir en France, et de me séparer de ma copine à la fin de l’été austral.
En mars 2013, elle obtient un travail à Auckland pour un an. Moi je suis au fond du trou : pas de taf, pas d'argent, bientôt plus de copine et le moral à zéro. Mon avion s’envole pour la France à la fin du mois, et je ne sais toujours pas si c’est la bonne décision.
Je serre les dents, me fie à mon feeling, et décide de faire le saut dans le vide.
 
 
Six mois plus tard, je suis en France, comme freelance dans l’édition. Je viens de retrouver un appartement, je mets un peu de sous de côté. J’ai la confirmation que l’édition est et a toujours été non seulement ma voie, mais surtout un domaine où j'excelle. Et j’y travaille de nouveau. Pas encore en contrat ; pas encore au poste rêvé ; mais…
La séparation a pacifié les tensions avec ma copine, qui est maintenant une bonne amie ; on se soutient l’une l’autre malgré la distance. Mon cœur se recolle, pièce après pièce. Je n’ai pas encore retrouvé quelqu’un ; je n’en suis pas encore au stade de chercher ; mais…
 
l’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube.
 
 
Et je la vois poindre à l'horizon, six mois après.
 
 
Il faut simplement avoir le courage d’attendre que vienne l’aube.
 
 

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