L’héritage de Nadav

 
Ceci est la traduction du post précédent, Nadav's legacy, écrit en anglais. Un grand merci à Yaron Shavit, le père de Nadav, pour son aide durant la traduction.
 
 

Aujourd'hui est le deuxième anniversaire de la mort de Nadav, le 15 juillet 2010. Le moment idéal pour m'interrompre quelques minutes, et réfléchir aux souvenirs qu'il m'a laissés, par-delà son absence.

Chaque fois que je pense à Nadav, je retire des jours passés avec lui le sentiment fugace qu'était arrivé quelque chose d’important durant ces quelques mois, qu'il m'avait transmis sans s’en rendre compte. Nous ne savons jamais quelle impression nous donnons à ceux qui nous entourent, pas vrai ? Ce que nous leur donnons par notre simple présence. Eux-mêmes n’en savent rien non plus, à moins de faire l'effort conscient de délimiter l’espace que vous avez pris dans leur vie, l’effet que vous avez produit sur eux. C’est précisément ce que j’ai fait en tentant de mettre le doigt sur ce sentiment. J'ai dû creuser un peu dans ma mémoire, écartant les souvenirs les plus immédiats pour me concentrer sur les liens plus profonds et plus puissants qui me reliaient à Nadav et à sa famille.
 
 
 
 
Le premier et le principal choc que Nadav m’a causé n’était dû ni à ses différents handicaps ni à la difficulté de son quotidien. Il venait d’un comportement que je n’avais jusqu'ici observé chez personne d’autre à part moi : l'explosion de frustration.
 
 
Lorsqu'on est handicapé et qu'on essaye d'avoir une vie aussi normale que possible parmi des personnes valides, on affronte de nombreuses difficultés et les surmonter demande des efforts énormes. C’est très frustrant de réaliser que vous devez vous démener chaque jour pour tout juste parvenir à faire ce que les autres réussissent les mains dans les poches, sans même y penser, et sans forcément comprendre ce que ça peut avoir de difficile pour soi. Alors, on passe son temps à faire des efforts qui ne seront jamais appréciés à leur juste valeur, seulement pris pour acquis.  Et vous devez accomplir ces efforts pour tout et n'importe quoi, tous les jours. Rageant, non ? 
Étant tous deux sourds, nous partagions, Nadav et moi, le fardeau de ces efforts supplémentaires pour communiquer avec les autres. Pour Nadav, cela incluait aussi tout mouvement spatial. De la frustration en plus, donc. Et régulièrement, à la fin de la journée, lorsqu’il était fatigué ou de mauvaise humeur, ou simplement parce qu’il avait eu une journée difficile à l’école ou chez le kiné, Nadav piquait brusquement une colère monumentale, pour évacuer toute la frustration qu'il avait accumulée et ravalée durant la journée.
 
La première fois que c'est arrivé, il ne m'a pas fait peur comme il a dû le penser. J'étais complètement estomaquée. Le voir exploser aussi totalement et subitement que moi-même enfant, me projeta plusieurs années en arrière en un clin d'œil et me lia aussitôt à lui.
Précisément parce que je savais ce que c'était – de sentir cette pure vague de colère qui remonte de vos profondeurs, qui jaillit et vous balaie de toute sa furie, presque comme un mauvais génie qui vous posséderait si violemment que vous ne pourriez ni le contrôler, ni lui résister.  
Et puisque je savais comment l’on se sent dans ces moments-là, je ne lui ai jamais crié dessus lorsque cela se produisait. Je restais là où j’étais, attendant qu'il s'arrête, et se calme. Aussi longtemps qu'il le fallait, je ne disais rien. Quand il avait fini, il s’arrêtait, se taisait, regardait autour de lui, observant la pagaille, vaguement honteux, mais prêt à repartir de plus belle si on lui demandait de s’excuser. Alors je le regardais seulement, pour lui faire comprendre que je n’allais pas le gronder. Un peu plus tard, rassuré, il était prêt à discuter de nouveau, et je lui demandais «  Ça va mieux ? Oui ? Alors on peut juste ranger un peu, puis réessayer, si tu veux ».
Il répondait, réticent mais plus calme, on négociait comme d'habitude, on réessayait, il commençait à se détendre, et on finissait par y arriver.
 
La grande différence entre Nadav et moi ici, c’était le soutien qu’il avait de la part de sa famille qui l'aidait à se calmer beaucoup plus vite que moi, à l’époque. Parce que ses parents et son grand frère géraient la situation encore plus calmement et gentiment que moi, en restant toujours à son écoute par-delà cette crise, en lui donnant toute l’attention dont il avait besoin.
 
Cela déchira littéralement en mille morceaux une des plus grandes théories de mes parents, qu'ils m’avaient imposée pendant des années puis transmise à mon frère et à ma sœur, et même à mes professeurs : que j'avais un sale caractère, et que je brodais sur ma surdité pour obtenir un traitement de faveur que je ne méritais pas.
Mais Nadav et sa famille étaient la preuve vivante que mes parents avaient tout faux. Je n’avais pas un « problème de caractère ». Le vrai problème, c’était le manque de communication et de soutien au sein de ma famille. J’étais seulement une enfant frustrée ; si frustrée par mon handicap, par mes efforts sans fin qui ne donnaient guère de résultats, et par ma solitude en intégration sauvage (sans aucune aide additionnelle, alors que Nadav allait à une école spécialisée pour enfants sourds). Si bien qu'à la fin de la journée, je faisais exactement la même chose que lui : crier sur les gens, tout envoyer par terre, fracasser des crayons et des livres sur la table…  pour essayer d'évacuer ma frustration une fois pour toutes. Mais j’étais systématiquement punie pour cela, au lieu d’être calmée et soutenue, ce qui alimenta ma colère durant des années.
 
J’aurais pu être TELLEMENT jalouse de lui pour cela : avoir des parents et un frère qui comprenaient, tout simplement. Qui ne le poussaient pas à la culpabilité ou à la honte. Qui cherchaient à aplanir les choses pour lui, sans le surprotéger, à lui donner une autorité et une discipline authentiques sans user de trop de sévérité, car ils étaient prêts à faire des compromis équitables. Et surtout, qui étaient suffisamment à son écoute pour comprendre que c'était la frustration qui l'emportait, pas un simple caprice, et qu'il avait vraiment besoin de ce ce surplus d’attention. 
L'enfant blessée, écorchée vive que j’avais été, appelait à grands cris cette compréhension, cette empathie que je n’avais jamais reçue de ma famille. Mais je ne lui en tins jamais rancune, car l’adulte que j’étais maintenant ne comprenait que trop bien le besoin qu’avait Nadav de tels parents, d'une telle attention. Et leur propre besoin d'être là pour lui. Parce qu'il leur importait ; parce que c'était leur fils, tout simplement.  
Et je leur en étais reconnaissante, parce que grâce à eux, je compris brusquement à quel point cela pouvait être simple pour un parent de communiquer avec son enfant, ou pour un enfant de compter sur ses parents. A cette vue, l’enfant écorchée vive en moi retrouvait la paix. Cela m'aida à me défaire de l'énorme culpabilité que je ressentais encore pour avoir été un enfant aussi colérique et indomptable durant toutes ces années ; à comprendre enfin les erreurs de mes parents, et les accepter. Surtout, cela m’a permis de concevoir, peu à peu, comment on pouvait devenir parent soi-même. Comment je pourrais moi-même devenir parent un jour.
 
A vrai dire, je n’avais jamais pensé avoir des enfants. Au contraire, j ‘étais persuadée que je n’en aurais jamais, car je ne serais jamais assez solide pour être responsable de la vie de quelqu'un d'autre. Tout au fond de moi, et par-dessus tout, je craignais et haïssais d'avance l’éventualité de devenir un parent aussi strict et implacable que l’étaient les miens. Je ne voulais pas avoir des enfants juste pour les rejeter ; mais je ne savais pas non plus comment éviter les erreurs de mes parents. Je ne savais pas comment être parent, et je n'étais même pas capable d'être adulte. Donc je n’aurais pas d’enfants, point final.
Certes, j'étais chef d'unité aux scouts depuis trois ans maintenant ; j’avais supervisé des enfants, échangé avec leurs parents, organisé et géré des camps d'été, etc. Mais, ce n’étaient pas MES enfants. A la fin de la journée (ou de la semaine) je les rendais toujours à leurs parents. Je n’avais pas à les supporter pendant de longues périodes, les mettre à l’école, m'occuper d'eux lorsqu'ils étaient malades, tout ce genre de choses. Je n’étais pas responsable de leur vie entière, et je ne me sentais pas capable de l'être un jour.
 
Mais désormais, j’avais la pleine responsabilité de Nadav deux fois par semaine pour tout l’après-midi, le poussant dans son fauteuil roulant partout où il devait aller, le déposant dans son fauteuil ou l'enlevant de là, faisant les devoirs ou la cuisine avec lui… Il fallait gérer plein de choses en même temps à chaque instant pendant des heures et des heures. Et le fait que j'y arrivais à peu près m'a prouvé que, finalement, j’en étais capable. Que je pouvais être responsable d'un gamin.
Tenez, Nadav n’est jamais tombé de son fauteuil lorsqu’il prenait le bus, descendait la butte vers la bibliothèque, ou la remontait avec des tonnes de livres, et moi derrière le fauteuil, malgré toutes les ornières, les poteaux, et les bords de trottoir. C'est bien la preuve qu’un gamin pouvait survivre avec moi ! Plus important, j’ai compris que j’étais capable de communiquer avec des enfants en toute situation, sans m'énerver contre eux ni oublier leurs besoins.
Comme je l'ai dit, je n'ai jamais crié sur lui, quoi qu'il arrivait, et je ne le forçais pas à faire selon mon bon vouloir (ou du moins, j'ai essayé). Je lui expliquais systématiquement pourquoi il pouvait ou ne pouvait pas faire cela, lorsqu'il protestait ou posait des questions, et neuf fois sur dix, il l'acceptait et le respectait. Sinon, on discutait et on trouvait ensemble un compromis, à mille lieues des exigences de mes parents. Au fur et à mesure que notre relation évoluait et perdurait, malgré les obstacles sur le chemin, je me rendis compte que c’était le cas avec pratiquement tous les enfants que j'avais à charge. Que j'arrivais à gérer les enfants calmement, et qu'en fait j’aimais ça.
 
Croyez-moi, j’en fus la première surprise. Mais Nadav était honnête. Non pas dans le sens où il ne mentait jamais, mais plutôt car il l’était trop pour arriver à vous berner, malgré tous ses efforts ! Il était toujours honnête dans une discussion, acceptait de négocier, et cela aidait grandement à voir comment résoudre n'importe quel problème avec lui, et par extension, avec les enfants en général.
 
En fait, il était plus qu’honnête, il était direct, dans le sens où il ne cherchait jamais à dissimuler ses handicaps, ni même à les atténuer pour votre confort, en particulier sa surdité. Au contraire, il la mettait bien en évidence sous vos yeux, non pas pour en tirer avantage, mais pour être sûr que vous la prendriez pleinement en compte lorsque vous l'aborderiez. Pour que vous l’acceptiez tel qu'il était, ni plus, ni moins.
A cause de cela, il faisait toujours réagir les gens, d'une façon ou d'une autre. Ou bien ils l’évitaient, et faisaient le mort, ou bien ils acceptaient le défi de se confronter à leurs préjugés et à leurs habitudes par son biais. Pour quelqu'un qui ne se remettait jamais en question, ni ses actes ni sa vie, Nadav était un cauchemar absolu. Mais si vous cherchiez à apprendre, à repousser vos limites et vous ouvrir un peu plus à la vie, il était une occasion en or massif.
 
Je lui étais également reconnaissante pour cela. Car il me défiait d'affronter mon propre handicap, au lieu de le cacher sous ma timidité et des efforts épuisants. A ce moment-là, ma propre surdité était encore dans un placard fermé à clef, au fond d’un long couloir sombre, dont on m'avait interdit d'ouvrir la porte. Et il m’a mise au défi de l'ouvrir toute grande. Non pas pour en jeter le contenu à la face du monde, mais pour simplement admettre que c’était une partie de moi-même dont je n’avais pas à avoir honte.  Ce fut une vraie libération pour moi-même, mais aussi pour mon futur ; car je réalisai qu'une autre motivation dissimulée derrière mon refus d'avoir des enfants était que je ne voulais pas leur transmettre mon handicap, parce que je le considérais uniquement comme un défaut, un échec. Pas comme une simple partie de soi-même, ni bonne ni mauvaise, qui fait de vous ce que vous êtes.
 
Aujourd’hui, grâce à Nadav, je mûris lentement vers le rôle de parent. Ce dont je me croyais incapable, trop écorchée vive pour le vouloir réellement, je suis maintenant impatiente de l'expérimenter. Et je sais aussi, obscurément, en un sens impalpable, évanescent, que le parent que je serai et mes enfants eux-mêmes seront l’héritage de Nadav. Que son souvenir errera parmi eux quand je les regarderai, et me rappellera le temps où je le gardais, où il a discrètement planté en moi le germe de ma propre famille.
 
 
Et un jour, lorsqu'ils seront assez grands, lorsqu'ils éprouveront la déception, la peine ou l'impuissance, je m’assiérai avec mes enfants et je leur raconterai l’histoire d’un gamin qui était à la fois en fauteuil roulant et champion de kung fu. D'un gamin qui avait manqué deux années scolaires de suite, mais qui était premier de sa classe. Je leur dirai que ce gamin-là leur a donné naissance dans mon esprit, lorsqu’ils n’y étaient que des concepts inaccessibles, lorsque je redoutais et refusais la seule idée de jamais devenir parent un jour.  
Et finalement, je leur dirai de ne pas perdre espoir, même si leur objectif semble hors de portée. Car la vie de Nadav est la preuve ultime que l’impossible est possible. Que vous pouvez tout accomplir, surmonter n'importe quoi, aussi loin que vous pensiez en être, aussi profondément que vous soyez embourbé. Du moment que vous y mettez le temps et l'effort qu'il faut.
 
 
In memoriam Nadav Shavit.
 
 
 
                                         

2 réflexions au sujet de « L’héritage de Nadav »

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