Editeur un jour…

 
Passer ma journée devant un ordinateur à rentrer du texte et des images, à tester des e-books mal configurés et en signaler tous les bugs un par un, ou rattraper les erreurs de traduction, de frappe et de design des développeurs (Non ce n’est pas du Times New Roman mais du Palatino… et NON on ne met pas d’espace AVANT les points de suspension !) m’emballe moyen, je l’avoue.
 
Mais mettez-moi dans une librairie, et j’irai de rayon en rayon, regardant les couvertures pour jauger leur design, soupesant et manipulant les livres pour savoir comment ils sont faits, les feuilletant pour observer la maquette intérieure, la 4e de couverture, la table des matières, tout.
J’aime regarder comment est fait un livre sur tous les plans, et y réfléchir. J’ai beau adopter différents rôles vis-à-vis d’un projet de livre – maquettiste, typographe, traductrice, rédactrice, testeuse – au fil de mes jobs, j’en reviens toujours à l’œil d’un éditeur, surplombant tous les aspects et visualisant le livre achevé. Mes notes de mastère sont les seules, avec celles de lettres et d’histoire en khâgne, que je relis. J’aime le défi d’une variation dans la continuité qu’impose une série de romans comme Cartouche, tout aussi bien que celui de créer du neuf de bout en bout avec un titre unique.
 
 
 
 
 
Mes souvenirs d’enfant les plus frappants sont le spectacle que faisait sur mes étagères le déploiement des Bibliothèques rose et verte, les Fantômette et les Six Compagnons dont je comparais déjà les couvertures entre elles pour choisir les meilleures, lus les uns à la suite des autres pendant l’été avec du chocolat à plat ventre sur la moquette ou le sable. Et surtout la première fois que j’ai vu mon frère avec un livre à la main TOUT CONTENT, au lieu de faire la tête. Le livre était un Chair de Poule, et il l’avait choisi (mon frère, CHOISIR un livre, c’était le scoop de l’année) parce que la bordure arc-en-ciel de la couverture et l’illustration lui avaient tapé dans l’œil – précisément celle que vous voyez ici. Et plus ahurissant encore, après avoir fini le livre, il a demandé à en lire un autre. Et encore un autre. Mon frère LISAIT. Tout le monde en est tombé des nues. Du coup je les ai tous lus aussi avec lui, juste pour voir ce qui lui plaisait dans l’histoire – le macabre, la peur, le fantastique, qui jusqu’ici manquaient cruellement au panorama de l’édition jeunesse. Je me rappelle aussi qu’après cela j’avais surveillé la sortie des autres séries jeunesse de Bayard, pour le simple plaisir d’identifier la ligne éditoriale de chacune, en lire un ou deux romans, puis passer à une autre si pas d’affinités. Et je me souviens avoir pensé que c’était un trait de génie d’ordonner ces séries par thèmes, sans qu’il n’y ait forcément de personnages récurrents d’un livre à l’autre, car ces derniers pouvaient devenir fatigants à force de se répéter. D’où ma prédilection pour les Chair de Poule et les Délires.
 
 
 
 
En bref, je suis contente d’avoir tenu le cap jusqu’au bout pour exercer ce métier, car c’est celui que je voulais vraiment faire depuis petite, malgré sa difficulté d’accès et le peu de places disponibles. Quand je vois le nombre de gens qui se retrouvent dans un métier sans vraiment l’aimer, l’ayant choisi à défaut d’autre chose, je me dis que ça valait la peine de ramer « jusqu’à en attaquer la falaise » comme disait un professeur de latin, pour en arriver là. Et j’utilise cette satisfaction comme moteur, pour tenir pendant les quelques années qu’il me faudra encore avant de trouver un poste intéressant, puis d’être promue éditrice proprement dit, au lieu d’assistante ou de subalterne.
 
 
 
 

Et pourquoi l’édition jeunesse pour une ancienne khâgneuse, me dira-t-on ? Parce qu’elle est le cœur de l’accès à la lecture. Un enfant qui n’aime pas lire est un adulte qui ne lira pas. Une littérature jeunesse délaissée crée un manque de maîtrise de la langue. C’est précisément les années passées à lire Oui-Oui et le Club des Cinq qui m’ont permis de commencer à lire Voltaire et Madame de Sévigné dès la sixième ; d’acquérir la puissance intellectuelle nécessaire pour apprécier Stendhal, Balzac, Proust, et plus tard d’intégrer les portions gargantuesques de livres critiques qu’exigeait la prépa littéraire. Tout commence avec les premiers pas ; qu’ils soient des pas de bébé ne les rend pas moins importants, puisque c’est eux qui ouvrent la voie à l’évolution de l’adulte

 

 
Ce sont les livres pour enfants qui façonnent des générations entières et s’érigent en classiques avant même que les livres « sérieux » n’apparaissent sur la scène. Quel Français ne connaît pas Vingt mille lieues sous les mers, Robinson Crusoé, ou le Petit Prince – et plus près de notre génération, le Prince de Motordu, Tom-Tom et Nana, et Petit Ours Brun ? Tous destinés aux enfants. L’ampleur du succès d’Harry Potter qui a réconcilié adultes et enfants dans un même engouement est une autre preuve de l’importance des livres « pour enfants » : un tel phénomène n’arrive jamais avec un livre d’abord destiné aux adultes qui captiverait également les enfants ; cela se passe toujours dans le sens inverse.
 
Reconnaissons-le, les livres pour enfants parlent toujours aux adultes. Ne serait-ce que parce qu’ils sont enfantins, drôles, et qu'on le sait. Le sérieux de la littérature adulte peut devenir déprimant ou drainant à la longue ; le meilleur remède à cela est la légèreté de l’enfance. On a beau devenir adulte, on n’en reste pas moins l’enfant qu’on a été, au fond. Moi qui déteste la conformité et la raideur, je ne peux que me retrouver dans un livre d’enfant, plein de couleurs et d’absurdité. Et la légèreté n’empêche pas de traiter des sujets sérieux, comme ce livre de Wolf Erlbruch, traduit en anglais par Gecko Press : Duck, Death and the Tulip ou les collections Neuf et Médium de L’école des loisirs – qui sont toujours une référence incontournable aujourd’hui.
J’aime penser en dehors des catégories, bousculer les coutumes, et c’est précisément ce que fait la littérature jeunesse au fil des années.
 
Ne reste qu’à continuer à creuser mon trou pour m’y faire une place :D
 
 

1 réflexion sur « Editeur un jour… »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *