« Mais ils ont appris l’anglais ! »

Une conversation animée s'élève soudain, puis retombe un peu. Etant à côté du testeur, je lui demande ce dont il s'agit.
"Ils ne comprennent pas pourquoi le client veut mettre de la langue des signes sur un ebook qui n'a pas d'audio, juste du texte."
Après un instant de pause, il me demande si je sais.
Les bras m'en tombent presque, quand je réalise à quel point ça leur paraît incompréhensible. J'explique, gentiment :
"Parce qu'il y a des gens qui ne connaissent pas l'anglais, tout simplement. Leur langue maternelle, c'est la langue des signes, et l'anglais pour eux est comme l'allemand pour vous : une langue étrangère qu'ils ont éventuellement apprise à l'école, mais qu'ils sont incapables de parler au quotidien."
Les bras lui en tombent à lui aussi, maintenant. Il dit "Mais… mais, ils ont été à l'école, ils ont appris l'anglais, les cours sont en anglais, on parle en anglais, ils ont lu et écrit en anglais !"


"Oui, je ne dis pas qu'ils ne l'ont pas pratiqué. Mais toi aussi tu as pratiqué l'allemand en classe non ?
- Oui mais pas autant que l'anglais; l'anglais ils doivent bien l'utiliser tous les jours !
- Hé non justement, pas comme tu le penses. Dans leur tête, ils pensent en signes. Le premier mot qui leur vient à l'esprit, c'est un signe, pas un mot, qu'on peut écrire ou lire. La plupart pratiquent l'anglais, oui, mais il ne leur est pas familier, car ce n'est pas leur langue maternelle.
- Mais…
- Ce n'est pas la langue qu'ils parlent chez eux. Et la langue des signes ne peut pas s'écrire ni se lire avec des lettres comme les langues orales; pour les sourds signants un mot est un signe, pas un assemblage de lettres. D'où leur difficulté à comprendre le sens de l'écrit. Une personne qui leur parle en langue des signes, c'est du sens immédiat pour eux. Des lettres assemblées, ça ne veut rien dire, ils doivent faire un effort de traduction de l'écrit vers le signe. Certains sourds ne peuvent réellement pas lire, ou mal, la langue de leur pays. D'où la volonté que le texte soit interprété en langue des signes."

Il en est baba, devant cette réalisation. Il explique aux autres, qui étaient revenus à leur ordinateur. Les bras leur en tombent, à eux aussi. Plus tard, je raconte l'anecdote à deux amies, et elles ont les yeux qui leur sortent littéralement des orbites. Elles non plus, elles n'y auraient jamais pensé d'elles-mêmes. Et l'une d'entre elles insiste "Mais enfin, à l'école, on LIT, on ECRIT le français / l'anglais, ils ne peuvent pas ne pas le connaître !" Oui, mais pas aussi bien que la langue des signes… parce que ce n'est PAS leur langue maternelle…

La conversation dure, s'anime, tant les gens sont incrédules. Et moi, je pense que ce qu'ils réalisent à peine, ce qui les surprend tellement, c'est qu'ils touchent du doigt l'immense isolement que peut vivre quelqu'un de sourd au milieu d'un monde où la langue orale va tellement de soi qu'ils ne peuvent pas concevoir l'idée de communiquer, ou même de vivre sans elle…

On me dira que c'est une minorité, que la plupart des sourds parlent maintenant. Cela n'enlève guère de poids à l'isolement; remplacez simplement l'absence absolue d'une langue orale par sa présence tronquée, déformée, tordue, dans la bouche des gens, présence qui ne devient réellement claire qu'à l'écrit. Et dont il faut extraire le sens de force de la bouche des gens réticents à répéter ou à parler clairement quand on ne comprend pas, plusieurs fois par jour, tous les jours, tout le temps.

La surdité est d'abord et surtout un isolement à surmonter, face au monde oral.

D'où l'attachement passionné des sourds signants à leur langue des signes respectives; d'où le besoin de chaque sourd de revenir à un moyen de communication plus aisé dès que c'est possible – la langue des signes, mais aussi le LPC, le dialogue en tête-à-tête, l'écrit… Ne serait-ce que pour pouvoir se détendre, au lieu de lutter pour suivre la conversation.

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