« Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde »

– Charles Baudelaire, Le mort heureux

 
Un des effets pervers du retour, de la réinstallation dans le quotidien parisien, c’est l’oubli. Pas au sens où je ne me rappellerais plus de l’Australie – grands dieux ! – mais au sens où on perd lentement l’habitude du nouveau mode de vie qu’on avait adopté.
 
Au sens où, en se réhabituant à vivre dans un endroit à soi, à retrouver des lieux familiers, on retombe dans une espèce d’apathie face aux tâches du quotidien, d’inconscience. Quand on vit dans le bush, chaque tâche est importante ; on a besoin de manger, donc on a besoin de faire la cuisine, et de bien la faire pour ne pas gâcher la nourriture qui est en réserve limitée. On a aussi besoin de faire attention aux ustensiles, pour ne pas les perdre ou les casser, sinon on ne peut plus faire à manger tant qu’on ne l’a pas remplacé. En ville et en appart, ce n’est pas grave ; il y a un supermarché à côté s’il faut remplacer quelque chose ou acheter à manger. Il y a même des plats tout prêts, donc ce n’est pas grave si on ne fait pas la cuisine. Pas besoin d’y penser. Pas besoin de penser, tout court.
Cet état d’alerte, de conscience accrue de soi et de l’environnement qui s’instaure dans le bush, et plus généralement quand on voyage sac au dos, on le perd quand on revient chez soi. Parce qu’il n’y a plus besoin de faire attention, de savoir où on est, ce qui se passe. Plus besoin de prêter attention au temps, pour savoir s’il va pleuvoir ou non, faire chaud ou froid. Plus besoin d’avoir à l’esprit le niveau d’essence de la voiture, la quantité de nourriture et d’eau qui reste, la proximité ou non de toilettes. Plus besoin de vérifier les cartes, les sacs, les piles, la place de quoi que ce soit, parce qu’on est chez soi. Etc, etc.
 
 
Et plus généralement, avec cet état, on perd aussi l’assurance de soi acquise avec lui. L’assurance qu’on sait se gérer soi-même, et gérer les événements, quels qu’ils soient, parce qu’on ne le fait plus au quotidien. La confiance en nos capacités d’observation, d’anticipation et de réaction, parce qu’on ne les exerce plus. Et la confiance en nous-mêmes, en notre capacité de vivre en indépendant, parce qu’on ne le constate plus chaque jour.
 
En somme, on s’émousse peu à peu. On prend l’habitude d’être plus ou moins pris en charge par la société, d’être avalé par des structures qui régentent de nouveau notre vie, de n’être qu’un parmi plusieurs ; de n’avoir qu’une importance relative à la masse.
Certes, c’est confortable, car ça évite de penser à tout ; ça évite de réfléchir constamment et de se retrouver à marcher sur le fil du rasoir chaque jour. Mais ça a aussi l’effet pervers de vous endormir à moitié. De vous enlever beaucoup d’énergie, puisque vous la consacrez à vous plier aux règles, à vous fondre dans le moule de la société. De vous faire vous conformer par réflexe aux cadres, sans mobiliser votre capacité de jugement personnel.
En bref, d’endormir votre individualité pour devenir partie prenante du collectif.
 
En soi, ce n’est pas un mal. Il faut bien que l’individu concède un peu de sa liberté à l’autorité de la société, pour qu’elle soit viable et puisse s’exercer. Mais ça a pour conséquence de vous faire oublier le temps où vous vous preniez intégralement en charge, où vous vous sentiez capable de gérer votre vie et de la mener à votre guise.
Le temps où vous décidiez ce que vous faisiez de votre vie, vous et personne d’autre. Et que vous le saviez.
 
Et c’est comme cela que l’Australie a commencé à sombrer doucement dans l’oubli. Au sens où j’ai peu à peu oublié que la personne en charge de ma vie, c’était ultimement moi et personne d’autre, quoi qu’en puisse dire le reste du monde. Où je commençais de nouveau à me laisser dire quoi faire au lieu de le décider toute seule ; à penser que ce n’était peut-être pas moi la mieux placée pour faire mes choix de vie. Et, pouce après pouce, l’Australie s’enfonçait lentement dans un souvenir qui devenait presque transfiguré, presque irréel tant l’aura de liberté qui l’entourait perdait sa plausibilité en s’éloignant du présent. Jusqu’à dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde ; jusqu’à reposer sous une couche de poussière comme un moment de ma vie trop beau pour avoir été vraiment vécu ; trop surprenant pour avoir été réel.
Je ne voulais surtout pas oublier ce moment. Encore moins perdre ce sentiment d’être vraiment aux commandes, de mener ma barque où je voulais, et ne plus pouvoir le retrouver.
 
C’est pour ça aussi que je voulais repartir. Pour me sentir en charge à nouveau ; maître de moi et de ma vie.
 
La vie est trop courte pour se laisser enliser ; autant choisir soi-même son cap et son port d’attache, non ? Je ne prétends pas être en vadrouille toute ma vie, loin de là. Mais stricto minimum, choisir un métier, un pays, un lieu de travail et d’habitation où je me sens à ma place, cela ne me semble pas trop demander.

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