Le retour du rêve

 

 

Voici venu le temps du retour.

Il a commencé avec le départ d'Hobart pour Melbourne. Etrange de voir une île qu'on connaît aussi bien que sa poche désormais, avalée par l'avion et les nuages en dix minutes.
Pour l'instant, les eastern rosellas ont seulement été remplacés par les kookaburras, mais il n'y a déjà plus de pademelons, sans parler des wombats. Je suis toujours dans la campagne, mais les lumières de Melbourne brillent chaque soir au-delà des collines, bien visibles.
Je suis toujours en Australie, mais le compte à rebours a commencé. Qui me fera bientôt faire un saut de puce à Canberra. Puis un second, à Sydney, pour y passer ma dernière nuit sur l'île-continent. Et finalement prendre l'avion qui me ramènera sur le sol français, bon gré mal gré.

J'étais arrivée en Australie comme une gamine terrorisée. Presque résignée, déjà, à ne voir ce voyage que comme une parenthèse avant de revenir sur les rails tout tracés, ennuyeux, qui m'attendaient en France.
"Presque" résignée.

Il s'en sera fallu de peu; mais ce peu a suffi à l'île-continent pour y engouffrer toute son immensité.
De rencontre en rando, de rando en HelpX, et de jour en jour, les cicatrices se sont résorbées. La gamine s'est transformé en adulte, calme et souriant. Et elle a reconnu que sa vie ne serait pas toute tracée.
J'ai changé. Mieux : je me suis retrouvée moi-même, telle que je ne croyais plus l'être. L'Australie m'a révélé qui j'étais réellement, par-delà tous ces diplômes et ces moules de vie figés. Et m'a donné la paix de l'être sans entraves.

J'ai parlé une langue qui m'était étrangère; que nul ne me croyait capable de maîtriser il y a quinze ans. Que je n'espérais plus pouvoir comprendre, il y a cinq ans. Que je me suis vue manier chaque jour pendant neuf mois; d'abord bancale, encore hésitante parfois, aujourd'hui aisée, ma langue s'est déliée, jusqu'à susciter l'étonnement d'autres Français, entendants, et moins fluides que moi.

J'ai campé au milieu de pademelons broutant placidement, défendu mon dîner face aux possums, et pisté des quolls dans la nuit avec une torche. J'ai dérapé dans des sentiers boueux, cherché partout des toilettes la nuit sous la pluie, et fait la vaisselle dans le froid et la neige de l'été tasmanien. J'ai retrouvé la vie dans la nature, au gré des intempéries et des aléas matériels. Forêt, prairies, falaises et plages, tous les sols ont défilé sous mes pas, et je me suis rappelé que j'adorais la nature et les animaux en liberté.

J'ai rencontré des Australiens, petits, grands, jeunes, vieux. Tous, ils m'ont parlé avec le sourire, pas rebutés pour un sou par mon accent ni mon handicap. Aucun ne m'a regardé de haut lorsque je ne les comprenais pas. Chacun m'a appris un peu de sa vie. Beaucoup m'ont raconté leurs voyages. Tous, absolument tous, m'ont dit qu'ils adoraient leur pays.

L'Australie fut le pays qui m'a dit que non, prétendre au respect en dépit de son handicap, ce n'était pas trop demander.
Que oui, on pouvait très bien prétendre à une vie qui ne serait pas tracée d'office du berceau au tombeau.
Que la liberté pouvait être un fait, bâti et assumé, et non plus un vague idéal.

Loin de moi les cadres de pensée européens; désormais l'Australie est mon mode de vie.
Que dire alors, lorsqu'il faut quitter un pays qui vous a imprégné jusqu'au fond de vous-même ? Qui vous est plus réel maintenant, que n'importe quoi d'autre ?

Comme l'Aborigène exilé qui n'est qu'ombre, il n'est de salut que dans le rêve d'une vie, la vie d'un rêve.

Rêver d'une lumière éclatante, d'une netteté presque surnaturelle. Du cri du kookaburra dans les arbres. Au bond d'un wallaby sous les buissons. A un pays souriant où le handicap est de peu de poids; où la nature se trouve au coeur des villes.

Le retour pourrait être amer; il ne l'est pas en vertu de ce qui se lève à son horizon. La fin de quelque chose est toujours le commencement d'autre chose.
Rentrer signe la fin du voyage, la fin d'un rêve vécu. Non pas la fin du rêve d'une vie qui lui, continue.
Pour engendrer une nouvelle vie, un autre rêve.
Ne me reste qu'à rêver éveillé du sol austral. Et vivre, pour à nouveau donner vie au rêve.

Je reviendrai.

 

 

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