« J’espère que tu ne l’aimes pas pour faire comme les autres. »

« J’espère que tu ne l’aimes pas pour faire comme les autres. Que tu ne l’as pas épousé pour faire comme les autres. »
 
C’était mesquin, c’était bas, c’était tout sauf une vraie interrogation. Une fausse sollicitude qui ne servait qu’à déguiser des intentions tout sauf bienveillantes.
Je n’ai pas relevé dans l’instant, me disant que ce n’était que ça – la mesquinerie d’une ancienne amie qui cherchait à blesser. Mais, au bout d’un moment cette petite phrase s’est incrustée dans mes pensées, tant elle me semblait aberrante. Et complètement déplacée.
Alors, j’ai décidé d’y répondre.
 
Commençons par l’hypothèse que je lui aurais forcé la main.
 
Contrairement aux coutumes, c’est lui qui a parlé mariage en premier. C’est moi qui l’ai demandé en mariage. En lui donnant d’emblée un délai d’un mois pour répondre. Et je n’en ai plus parlé, sauf une fois, pour lui rappeler la date d’expiration trois jours avant, jusqu’à ce qu’il me dise avoir fait son choix.
On en a reparlé deux fois pendant la préparation du mariage. Les deux fois il a dit : non, ma décision n’a pas changé.
Et la veille du mariage, il m’a dit : il y a un an j’avais envie, mais j’avais encore peur. Aujourd’hui, je n’ai plus peur ; je suis impatient qu’on soit mariés.
 
Lui aurais-je alors jeté de la poudre aux yeux ?
 
Replaçons le contexte : nous avons d’abord été collègues de travail. Plus exactement, j’étais son chef, et sous l’autorité d’un autre chef égocentrique, méprisant et manipulateur envers ses salariés. Il m’a vue de mauvaise humeur, sur les nerfs, fatiguée. Il m’a entendue et vue encaisser le mépris, les reproches injustifiés, la discrimination, avaler des couleuvres, perdre patience, rétorquer, m’énerver, me faire descendre en flammes, pleurer d’humiliation, ruminer la situation sous toutes les coutures.
Et une des premières choses qu’il m’a dite, ça a été de me remercier pour mon calme et ma patience vis-à-vis de l’équipe malgré les conditions de travail.
À côté de cela, passer deux semaines en grande randonnée, pas lavés, fatigués, courbatus, puis terrassés par une gastro, nous a paru de la roupie de sansonnet.
On est loin de la fille toujours sur son trente-et-un à la voix suave qui minaude à tout bout de champ.
 
Poursuivons par une autre question : qu’est-ce que je gagne à l’avoir épousé ?
 
Le fait d’épouser un nom, un patrimoine, un prestige, et pouvoir me les approprier le plus tôt possible grâce à nos quinze ans de différence ?
Pour le dire clairement, on a signé un contrat de mariage. Si nous divorçons ou nous séparons, je n’ai droit à aucun de ses biens, qui iront à nos éventuels enfants. S’il meurt avant moi alors que nous sommes toujours mariés, là seulement j’hérite de ses biens pour les transmettre ensuite aux enfants. Et cela ne me pose aucun problème.

Oh, et accessoirement, je garde mon nom de famille dans ma vie professionnelle. Je ne prends le sien que dans la sphère civile, privée.
Un peu moins vénale, tout de suite, la fille.

Le fait que faire des enfants sera peut-être compliqué, à cause de l’écart d’âge ? Sans parler de faire des enfants avec un père qui ne les verra peut-être pas grandir jusqu’au bout ? Qui aura plus de mal à supporter les contraintes physiques qu’ils engendreront, parce qu’il se fatiguera plus vite que moi ? Qui n’aura peut-être pas autant d’énergie et de ressources qu’il le faudra pour gérer leurs humeurs et leurs remises en question, lorsqu’ils arriveront à l’adolescence ?
 
Le fait qu’il arrêtera de travailler bien avant moi, et qu’il faudra donc anticiper les contraintes financières que cela entraînera ? Que c’est à moi que reviendra donc la responsabilité financière de notre famille, avec l’obligation de carrière et de temps de travail que cela implique ?
 
Le fait que je devrai m’occuper de lui et respecter ses limites lorsqu’il aura des problèmes de santé avec la vieillesse, alors que je serai encore assez en forme ? Et qu’il ne sera probablement plus là lorsque c’est moi qui faiblirai ?
 
Le fait que, si tout se passe dans l’ordre des choses – ce qui n’est pas donné – il mourra bien avant moi ? Et me laissera seule, à un âge où la solitude devient vite pesante et où les femmes sont bien plus dévalorisées que les hommes, aux yeux de la société ? Ce qui me laissera peu de chances de retrouver un jour un compagnon, pour autant que je le veuille ?
 
Le fait qu’à ce moment, je devrai finir d’élever seule nos enfants, dans les prémices de l’âge adulte ? À un moment où ils auront plus que tout besoin d’un père pour les accompagner dans leur indépendance ?
 
Le fait que, si les choses ne se passent pas dans l’ordre et que c’est moi qui meurs avant lui, il se retrouvera à élever seul nos enfants, avec la crainte de mourir avant qu’ils ne soient complètement indépendants ? Et celle de ne pas arriver à subvenir à leurs besoins à cause de son âge ou de sa retraite ?
 
Voilà toute les questions, telles qu’elles se posent.
 
Alors, face à tous ces risques, à tous ces scénarios, finalement, pourquoi l’épouser ?
Pourquoi m’engager publiquement, devant la loi et la religion – ce qui pour moi est important -, pour quelqu’un qui a quinze ans de plus que moi ?
 
Peut-être parce que je l’aime, tout simplement.
 
Parfois, on fait des choses surprenantes, par amour. Et ce ne sont pas forcément de mauvaises choses. Pas quand on les fait avec lucidité, avec la conscience de ce qu’on risque, mais aussi de ce qu’on fait naître par ce risque.
 
La possibilité d’un mariage heureux, par exemple. D’une famille heureuse.
D’un père comblé par ses enfants, d’enfants comblés par leur père.
Au-delà de mon propre bonheur d’être sa femme et la mère de ces enfants.
 
Et cette possibilité surpasse bien assez tous les risques et toutes les remarques perfides qu’on peut prendre en son nom.