L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant l’aube

 
En 2006, je suis recalée pour la troisième et dernière fois à l’Ecole normale supérieure, alors que deux amis de promotion, que j’ai soutenus pendant l’année, sont admissibles. Un sera admis directement ; l’autre sera reçue au prédoctorat sur dossier tandis que mon propre dossier y est refusé.
En l’espace d’un jour, je vois s’effondrer tout ce sur quoi j’avais bâti mon avenir. J’ai donné quatre ans de ma vie pour intégrer cette école. Qui devait être mon sésame pour entrer dans l’intelligentsia littéraire française. Hier major de promotion, aujourd’hui je ne suis plus rien. Je ne peux même pas me présenter à l’agrégation de lettres, interdite aux sourds. Pour mes parents, je suis celle qui a raté sa vie. Pour le jury, je ne suis qu’un nom absent de la liste. Je ne suis qu’un énième élève de prépa qui rejoint la fac. L’ironie du jeu étant que, n’étant même pas sous-admissible, je dois passer tous les partiels de la troisième année de licence de lettres pour la valider, sous peine de devoir la redoubler. Partiels dont je ne connais les sujets ni d’Eve ni d’Adam. Un cursus d’une année que je dois assimiler en un mois et demi, et dont je n’ai ni les manuels ni les cours.

« Mais ils ont appris l’anglais ! »

Une conversation animée s'élève soudain, puis retombe un peu. Etant à côté du testeur, je lui demande ce dont il s'agit.
"Ils ne comprennent pas pourquoi le client veut mettre de la langue des signes sur un ebook qui n'a pas d'audio, juste du texte."
Après un instant de pause, il me demande si je sais.
Les bras m'en tombent presque, quand je réalise à quel point ça leur paraît incompréhensible. J'explique, gentiment :
"Parce qu'il y a des gens qui ne connaissent pas l'anglais, tout simplement. Leur langue maternelle, c'est la langue des signes, et l'anglais pour eux est comme l'allemand pour vous : une langue étrangère qu'ils ont éventuellement apprise à l'école, mais qu'ils sont incapables de parler au quotidien."
Les bras lui en tombent à lui aussi, maintenant. Il dit "Mais… mais, ils ont été à l'école, ils ont appris l'anglais, les cours sont en anglais, on parle en anglais, ils ont lu et écrit en anglais !"

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5 choses que vous FAITES à Wellington, quoi que vous vouliez

Image Wikipedia

1/ A Wellington relooking capillaire tu subiras.
Ce n’est pas pour rien que les locaux l’appellent Windy Welly. La position de la ville, à la pointe sud de l’île nord et à l’ouverture du détroit de Cook lui fait prendre en pleine poire les conséquences d’un phénomène atmosphérique décoiffant. Comme la NZ est située sur les « roaring forties », les quarantièmes rugissants, elle est la seule langue de terre avec le Chili, à couper la route aux vents qui font le tour complet du globe sans rencontrer d’autre opposition. Et l’ouverture que crée le détroit de Cook pousse les vents à se compresser pour passer entre les deux îles, accroissant leur vitesse et leur violence. En somme, quand on se balade dehors, on enfonce bien les chapeaux sur la tête en priant pour ne pas les perdre, ou on s’attache les cheveux sous peine de ressembler à Méduse (l’animal piquant aussi bien que la figure de légende) après cinq minutes et de s’arracher le scalp au retour, en essayant en vain de défaire le nid de nœuds que vos belles ondulations soignées sont devenues.
 

Robin

 

Canon 450D, objectif Tamron 18-200. Réglages 1/80 f/6.3 ISO 400

 

Sur ma lancée, je vous présente aussi le petit oiseau qui nous a observés avec curiosité pendant toute la session photo sur le pont de la Maruia River : le South Island robin ! Pendant qu'on mitraillait à tout va, en grommelant et en changeant de réglages toutes les deux secondes, il s'est rapproché par petits bonds depuis les arbres au-dessus du pont puis sur la rambarde de ce dernier, jusqu'à se retrouver à cinquante centimètres de nous sans sourciller.
Quand je m'en suis rendu compte, j'ai eu le temps d'enlever le filtre polarisant (qui aurait rendu son plumage trop sombre) et de baisser les ISO en conséquence, mais je n'ai pas touché au reste des réglages (paramétrés pour la rivière !) de peur qu'il s'envole avant que je ne puisse le shooter. J'ai donc photographié au petit bonheur la chance, et suis bien tombée !… mais sachez que 1/80 c'est normalement beaucoup trop faible comme vitesse d'obturation pour avoir une photo nette d'un oiseau; il faut être dans les 1/200 parfois monter jusqu'à 1/1000… Là, j'ai eu de la chance, parce qu'il prenait littéralement la pose !

Après cela, il nous a suivis une partie du chemin, avant de vaquer à ses affaires et de nous laisser tomber sur un trio de fantails… mais ça ce sera pour une autre fois !

Maruia River

 

Canon 450D, objectif Tamron 18-200 et filtre polarisant, réglages 1/100, f/4.5 ISO 800

 

Cette rivière à l'eau bleu glacier se trouve en plein milieu de l'île sud, dans la Lewis Pass, une trouée au milieu des montagnes par laquelle passe l'autoroute qui relie Murchison à Christchurch. Elle signe le début d'une très belle randonnée de 4 à 5 heures qui conduit au lac Daniells, complètement perdu au milieu de forêts de fougères et des montagnes environnantes.

Ici, le défi était de parvenir à bien rendre la couleur de l'eau malgré les reflets sur la surface et la lumière basse. J'ai donc utilisé un filtre polarisant, une vitesse pas trop élevée mais assez pour pouvoir tenir l'appareil à la main sans effet de flou, et j'ai compensé la basse lumière avec une grande ouverture et des ISO élevés.

On se croirait plongé dans un conte de fées, non ?

En dehors du Dragon Reborn…

 
Oui, parce qu’il n’y a pas que Rand al’Thor dans la vie (Et Perrin Aybara surtout. Ceux qui ne comprennent pas, allez lire Robert Jordan, et on en reparle), je voulais vous donner un aperçu de mon quotidien en Kiwiland, depuis deux mois que je suis revenue à la civilisation dans l’île nord.
 
Quand je ne comprends pas quelque chose, les gens disent « Oh, sorry, my mistake » et répètent gentiment. Dans les magasins, à la poste, à la banque, peu importe où que ce soit. Pas de regard dédaigneux, pas de petit mouvement de recul quant tu expliques que tu n’entends pas. Wouuu, le soulagement.
 
Ici, il y a un relais téléphonique pour les sourds et ceux qui ont des troubles de la parole, via Internet. Gratuit pour tous les appels nationaux, payant seulement pour les appels internationaux via une carte d’appel. Quand l’assistant relais explique le processus, ça passe comme une lettre à la poste, les gens ont zéro arrière-pensée vis-à-vis de cela. Maintenant je peux appeler un employeur, discuter avec ma banque, commander une pizza. Wouuu, la liberté.
 

Bébé otarie

 

Canon EOS 450D, objectif Tamron 18-200mm. Réglages 1/125, f6.3, ISO 1600

 

Ce n'était que l'un des bébés otaries qui batifolaient par dizaines dans une petite rivière à quelques mètres de la côte de Kaikoura. Un spectacle magique, mais difficile à shooter à cause de la faible lumière et des gros contrastes qu'il y avait entre les reflets de l'eau et le pelage sombre des otaries. J'ai rongé mon frein pendant un moment, car mon appareil ne peut monter que jusqu'à 1600 ISO, ce qui n'était pas suffisant au début pour avoir des images claires ET nettes. Et impossible de filmer les ébats des otaries avec, par-dessus le marché – il n'a pas de mode vidéo ! Alors qu'à côté de moi Stef s'en donnait à coeur joie avec des ISO à plus de 2000 et plein de vidéos. Peinard. Grmbll.

J'ai un peu grogné dans ma barbe, contemplé le ballet des otaries, puis j'ai cherché un emplacement plus éclairé, quitte à faire du hors-piste, et j'ai rapidement rejoint le début de la piste, là où le soleil arrivait encore à percer les arbres. Ne restait plus qu'à trouver les bons réglages et à attendre l'instant où les bébés sortaient la tête de l'eau pour nous renifler avec curiosité… et voilà !

Bellbird

 

 

Canon EOS 7D, objectif Canon EF 100-400mm f4.5-5.6 IS USM

 

C'est l'un des oiseaux délogés du flax par le tui… qui est revenu à la charge sitôt ce dernier envolé quelques mètres plus loin ! Il fait partie de la même famille que le tui, les honey-eaters (autrement dit, ils mangent tous deux du pollen, d'où la bataille autour du flax). Petit et très mobile, il n'est pas facile à shooter… c'est pour cela qu'il m'a fallu de nouveau recourir au matériel de Stef pour le photographier, et attendre qu'il s'immobilise une seconde pour surveiller ses alentours.

La tache orange que l'on discerne au sommet de sa tête est le pollen dont il s'est goinfré. Regardez les nuances vertes tirant sur le jaune de son plumage; elles lui permettent de se fondre dans le feuillage des arbres.

 

Tui

 

 

Canon EOS 450D, objectif Tamron 18-200mm f/3.5-6.3 XR Di II LD Asphérique [IF]

 

Le tui est l'un des oiseaux que l'on rencontre le plus fréquemment en Nouvelle-Zélande, ce qui en fait un meilleur emblème que le kiwi, pratiquement invisible de nuit comme de jour. Celui-ci, après avoir défendu avec férocité son buisson contre les bellbirds, s'est ensuite perché sur la fleur du flax, pour se gaver de pollen. Lequel flax était juste sous notre nez, au fond du jardin.

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Foley’s Creek

 

Le voyage depuis Christchurch a duré pratiquement toute la journée. On est arrivées en fin d’après-midi et, sitôt les retrouvailles et présentations faites, on a dîné et on s’est couchées.
Je me suis endormie avant même d’avoir touché l’oreiller, et me suis réveillée avec le jour qui inondait la pièce à travers les rideaux.
 
Il a fallu encore un ou deux jours pour que je commence à m’y retrouver un peu. Le rythme était encore inopiné et je m’y faisais.
 
Un matin, j’ai emmené les chiens à la rivière. Le ciel était couvert, mais d’un gris clair uni, amical, qui laissait passer la clarté du jour. Le type de lumière qui donne un rendu optimum aux photos de forêt, mais donne un mal de chien au filtre polarisant pour effacer les reflets de l’eau.
La rivière était dans son cours normal, une eau claire et nette qui laissait voir les pierres du fond, et l’endroit où le courant forcissait, entre deux rochers séparés par une faille plus profonde que le reste de son lit. Les chiens nageaient dedans, courant après les bâtons et aboyant devant les cailloux.
J’ai longé un peu la berge, en passant de caillou en caillou. J’écoutais le bruit de la rivière, et le chant intermittent des oiseaux, que je commençais à reconnaître. J’ai regardé le vert des arbres, les couleurs sourdes de leur tronc dans la pénombre touffue du sous-bois.
Il y a eu un moment de calme, comme du bois de flottaison sorti des rapides, qui se retrouve brusquement sur de l’eau lisse, presque étale. Les chiens n’aboyaient plus. On n’entendait que leurs ébrouements de temps en temps, et le bruit des gouttes qui frappaient l’eau. Les oiseaux s’étaient tus. La rivière coulait et le vent soufflait un peu ; c’était tout.
J’ai ouvert grand les yeux, et j’ai respiré plus fortement.
Il n’y avait toujours que l’eau, le vent, les arbres. Et les cailloux.
J’ai regardé l’eau courant sur les pierres, les feuilles des arbres bouger dans le vent et les chiens rompre le reflet du ciel dans la rivière. Il ne s’est rien passé de particulier. J’ai attendu encore un moment avant de rappeler les chiens.
Quelque chose s’est allégé de mes épaules. Une sensation de joug qui se rompait, cette facilité à respirer qui revenait.
 
C’est bon d’être revenu de l’autre côté du monde.