Toute blessure est un privilège

Aujourd’hui, je sais que ma douleur d’enfance n’est rien face à la douleur du monde. Face à la douleur de tous ceux, innombrables, qui n’ont pas une vie libre, comblant leurs besoins physiques, dans un pays respectant les droits humains. Qui vivent et souffrent dans la misère.

Face à eux, ma douleur est si peu de chose qu’il ne vaudrait presque pas la peine d’en parler.

Mais cette douleur a existé et l’enfant que j’étais l’a vécue.
Une douleur sans raison ; infligée gratuitement dans l’ignorance et l’inconscience. Et déniée tout aussi fortement qu’elle m’a été imposée. À l’échelle de tout mon monde d’enfant et d’adolescent : la famille, l’école, les amis.

La douleur d’être différent, et de se le voir reprocher en permanence par le déni. De donner tout ce qu’on a pour surmonter cette différence, jusqu’à presque en crever. Sans jamais y arriver totalement. Et sans jamais recevoir de reconnaissance en retour, quels que soient les efforts consentis et les réussites obtenues. Puisque personne ne voulait voir en moi autre chose qu’un enfant ordinaire.

Paradoxe suprême de la difficulté extrême, considérée comme une facilité, parce qu’elle a été vaincue.
Paradoxe de me battre pour surmonter ma différence et m’entendre dire que les efforts extrêmes que je m’imposais étaient totalement normaux, puisqu’ils m’amenaient tout juste à réussir ce que les enfants ordinaires, comme mon frère et ma sœur, faisaient sans même y penser.
Si bien que chaque réussite, aux yeux des autres, prouvait que je n’étais pas un enfant différent mais un enfant ordinaire – puisqu’un enfant différent aurait échoué. Et chaque échec prouvait que j’étais plus paresseuse qu’un enfant ordinaire ; que j’avais plus mauvais caractère qu’un enfant ordinaire. Que j’étais tout sauf méritante – parce que quand je m’en donnais la peine, je réussissais.
Et surtout, surtout, que je n’étais surtout pas un enfant différent.

Aujourd’hui encore je peine à mettre des mots sur l’ampleur de la colère et de la souffrance que ce déni de ma différence a nourri en moi pendant l’enfance et l’adolescence. De la longue descente dans la dévalorisation de soi et de ses efforts qu’il a provoqués. Du fossé d’incompréhension et de haine qu’il a creusés entre moi et mon frère et ma sœur qui, aujourd’hui encore, n’imaginent même pas ce que grandir à côté d’eux m’a coûté.

J’ai mis des années à pouvoir seulement pardonner cela à mes parents ; et encore des années à commencer à comprendre le pourquoi de leur attitude.
Et pourtant, j’ai une conscience très nette que cette douleur n’est rien, n’est que peu de chose à l’échelle du monde puisqu’elle n’a été que psychologique.

Cette douleur n’est rien, n’est que peu de chose, mais j’en suis marquée au fer rouge. Et je sais que j’en porterai le souvenir toute ma vie.

Pendant longtemps, je l’ai donc regardée comme la grande entrave de ma vie.
Ne serait-ce qu’à cause du temps qu’il m’a fallu pour m’en reconstruire psychologiquement.

Aujourd’hui seulement, je comprends clairement qu’elle est une blessure, certes, mais qu’elle est aussi un très grand privilège. D’une grandeur à l’égal de la profondeur de ma blessure.
Parce qu’elle est en moi la preuve que j’y ai survécu.

Elle est la source de toute mon humanité et de ma dignité d’adulte.
Elle est en moi la trace vivante de la force que j’ai déployée pour la combattre, au lieu d’en rester captive.
Elle est la preuve que j’ai vécu au cœur de la douleur et que je l’ai traversée. Que j’ai gagné de haute lutte le privilège de vivre en paix avec moi-même.

Et une dernière chose, la plus importante, que je n’avais pas encore comprise.

Je croyais qu’elle était ce qui m’avait affaiblie, puisque j’ai mis du temps à m’en remettre.
En réalité, elle est ce qui m’a renforcée, puisqu’elle m’a détruite et forcée à me reconstruire.

Puisque c’est elle qui m’a forcée à bâtir la force de l’affronter, en m’attaquant.
Puisque c’est elle qui m’a fait prendre conscience de ma dignité, en la piétinant.
Puisque c’est elle qui m’a donné ma volonté, en m’asservissant.
Elle est à la fois la trace de ma douleur subie et l’emblème de ma victoire remportée.

Accepter cette douleur et son souvenir, accepter cette blessure, c’est aussi accepter pleinement toute la dimension de la force et de la volonté que je possède aujourd’hui.
Ce qui me permet de dire, enfin, que cette douleur vaut la peine que j’en parle.
Parce qu’elle a habité mon enfance et mon adolescence.
Parce que l’occulter ou la minimiser, c’est dénier ou rapetisser mon combat.
Parce que c’est elle qui a fait naître l’adulte que je suis aujourd’hui.

Ce qui éclaire enfin le sens, jusqu’ici obscur pour moi, de ce vers du poète allemand Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».

Toute blessure est un privilège, car elle nous rappelle que le seul fait de vivre est une chance.
Que choisir sa vie plutôt que la subir demande de l’effort et ne va pas sans douleur.
Et qu’en guérir nous rend plus solides pour affronter les douleurs à venir.

J’ai couru un trail

Et ça a changé ma vie.

Bon, j’exagère peut-être un chouïa, mais ça m’a fait passer un gros palier. Depuis quelques mois, mon niveau d’énergie était bloqué sur zéro à tous les niveaux : pro, perso, sport. Impossible de me motiver à faire quoi que ce soit.
Et puis boum, tout est revenu au milieu du trail, dans la boue, la pluie et la douleur.
Et j’ai compris pourquoi je pédalais dans la choucroute depuis tout ce temps.

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Réminiscence

Je viens de retrouver un post que j’avais écrit sur mon premier blog… et que je trouve toujours, si ce n’est encore plus, d’actualité. J’y parle du concours de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm auquel je venais d’échouer pour la troisième et dernière fois il y a moins d’un mois – le post date du 26 juillet 2006 et les résultats de l’écrit étaient en juin – mais mon propos pourrait s’appliquer à n’importe quel concours, n’importe quelle sélection qui se prépare sur le long terme. Et je remercie l’intellect de mon moi de vingt ans d’avoir eu la sagesse et la lucidité de rappeler cela à son cœur, alors qu’il était encore émotionnellement très partagé entre le refus de l’échec et la dévalorisation complète de ses années de labeur.
Je vous laisse le lire…

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« J’espère que tu ne l’aimes pas pour faire comme les autres. »

« J’espère que tu ne l’aimes pas pour faire comme les autres. Que tu ne l’as pas épousé pour faire comme les autres. »
 
C’était mesquin, c’était bas, c’était tout sauf une vraie interrogation. Une fausse sollicitude qui ne servait qu’à déguiser des intentions tout sauf bienveillantes.
Je n’ai pas relevé dans l’instant, me disant que ce n’était que ça – la mesquinerie d’une ancienne amie qui cherchait à blesser. Mais, au bout d’un moment cette petite phrase s’est incrustée dans mes pensées, tant elle me semblait aberrante. Et complètement déplacée.
Alors, j’ai décidé d’y répondre.
 
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Bearing Nadav’s memory

(This post is the fourth of a series about Nadav’s death. The previous ones are Et lux perpetua luceat eumNadav’s legacy, and Facing Nadav’s death)
 
Today, it has been six years since Nadav died.
 
Most people would say his story is heartbreaking. And it actually is, in a way. But it is also one of the best and bravest stories I’ve ever witnessed.
Was I sad when he passed away? Yes, because he was a great person. But am I sad today when I think about him? No, because he lived, and I was lucky enough to cross his path. Today, I am infinitely grateful for having been his companion for six months, and for everything he brought into my life.
 
His father said one day that he often wondered what would stay from Nadav now, in our daily lives. I can only say : but I can’t even take it out of my life. He shaped my life with his. And he still lives in it.
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Requiem aeternam dona eo

Ce n’est pas mon deuil ; ce n’est pas ma douleur. Mais je la partage, parce qu’elle touche des proches.
Ce n’est jamais que la quatrième fois que ça m’arrive, de voir un drame surgir à côté de moi. À chaque fois, je n’ai pas d’autre lien qu’affectif avec les personnes touchées ; à chaque fois je m’en sens partie prenante malgré tout ; et le choc s’il est moindre n’en est pas moins réel.
Une fois c’était une personne seule ; la seconde c’était des parents ; les deux dernières fois c’est d’un enfant qu’il s’agit…
Il existe peu d’événements plus terribles dans la vie d’un parent que de faire le deuil de quelqu’un qu’ils ont désiré, qu’ils ont aimé assez pour lui donner la vie et leur temps, qui devait leur survivre, enfin.
Souvent, au cœur de la souffrance d’autrui, on peut encore faire, dire, espérer quelque chose. Ne serait-ce qu’avoir conscience que notre présence peut aider, et être là, même si on n’en mesure pas l’effet.
Parfois, il ne reste plus rien d’autre que l’impuissance.
 
 
Et c’est cela le plus terrible à subir, au fond. Ce n’est pas la mort, ce n’est pas la douleur, puisqu’on sait qu’elle ne nous touche pas directement, qu’elle n’a pas de commune mesure avec celle des parents. C’est de voir un gouffre s’ouvrir sous les pieds d’un proche, le voir tomber dedans ; c’est vouloir l’aider de toute son âme, et savoir dans le même instant qu’on ne le peut pas. Que personne ne le peut ; qu’il doit traverser cela seul. Que ça le brise en mille morceaux et qu’il ne sait pas s’il parviendra à recoller les morceaux un jour.
Et cela ne nous laisse que plus démuni devant sa souffrance et la nôtre.
 
Il ne reste qu’à accepter cette faille béante ouverte dans notre quotidien ; à la regarder en face ; à laisser la douleur nous traverser ; et à prendre une nouvelle fois conscience que vivre est un privilège qui nous est donné par la grâce du destin, et que nous prenons trop souvent pour acquis.
 
Alors vivez ; et donnez du sens à votre vie. La grâce de la mort est de nous rappeler l’importance de notre existence, si humble soit-elle.
Une vie peut changer le monde ; un jour de ce monde peut changer une vie. 
 

Retour à l’intellect

Depuis quelques mois, un nouveau tournant s'amorce, qui est de nouveau un retour aux sources. 
Je redeviens ce que je n’ai jamais cessé d’être, au fond : une intellectuelle. Au sens littéral : quelqu’un qui a de la réflexion, qui fait de l’esprit, qui réfléchit pour tout. J’analyse tout dans ma vie, certes ; ce n’est pas neuf. Mais je me tourne à nouveau maintenant vers l’art, la culture, la littérature, la critique ; toutes ces choses que j’ai cultivées en prépa, puis délaissées, parce que je m’en sentais indigne, pour ne pas avoir réussi l'École Normale Supérieure.
À ne pas confondre avec « l'intellectualité » que Nathalie Sarraute stigmatise dans Tropismes : 
« Lui cacher cela – vite – avant qu’elle ne le flaire, l’emporter, le soustraire à son contact avilissant… Mais elle les déjouait, car elle connaissait tout. (…) Dans les recoins les plus secrets, dans les trésors les mieux dissimulés, elle fouillait de ses doigts avides. Toute « l’intellectualité ». Il la lui fallait. Pour elle. Pour elle, car elle savait maintenant le véritable prix des choses. Il lui fallait l’intellectualité. »

Entrée dans l’âge adulte

En me réveillant ce matin, je me sentais fatiguée, pas motivée. Un peu grognon.
Je me suis raisonnée ; puis j’ai décidé d’être sympa avec moi-même et de ne pas forcer. J’ai pris mon temps pour me lever, me mettre en route. Pendant la méditation, mes sensations étaient différentes. Je me sentais plus petite dans l’espace, et plus grande à la fois. Un peu étrange, mais pas désagréable.
J’ai mangé, puis je suis allée courir. Je n’ai pas cherché à forcer l’allure, seulement à avancer. Bien sûr, au milieu j’étais un peu lassée ; je me suis poussée un peu. À la fin, l’allure était plus facile à tenir ; en regardant le chrono j’ai vu que le rythme était bon.
J’ai bouclé la distance, arrêté le chrono, et j’ai commencé à marcher à un bon rythme pour me refroidir.
Et quelque part dans ma tête, est arrivée sans prévenir la pensée que j’avais trente ans. Que ça faisait quinze ans que j’avais passé l’âge de quinze ans.

Affronter la mort de Nadav

Ceci est la traduction d'un post plus ancien, Facing Nadav's death, écrit en anglais.
 
Ce post a mis un temps fou à sortir sur le papier sous une forme lisible, si bien qu’il a pris beaucoup de retard. Mais laissons-le être la troisième évocation de Nadav, pour le troisième anniversaire de sa mort.
 
Tout est venu d’un commentaire du père de Nadav sur ce que j’avais écrit en mémoire de son fils pour le second anniversaire de sa mort (dans L’Héritage de Nadav).
J’avais été surprise par l’ampleur des réactions provoquées par ce post, et il m’a simplement répondu un jour : « Très peu de gens parviennent réellement à regarder en face leurs sentiments les plus douloureux, les plus angoissants. Tout le monde (ou presque) passe sa vie à fabriquer des stratégies d’évitement, de contournement ; et lorsque c’est réussi, ils appellent ça « le bonheur ». Mais, en fait, au fond, personne n’est vraiment dupe. Et toi tu arrives et tu leur balances à la figure le simple fait qu’il en faut peu pour regarder la vie droit dans les yeux. Et ça, ça bouleverse les gens. »
 
Alors, j’ai logiquement pensé à ce qui fait peur à presque tout le monde, à ce que les gens évitent le plus dans leurs vies : la mort.
À la mort de Nadav. Et à une autre : celle des parents d’une amie que je connaissais depuis l’enfance et à qui je tenais vraiment, sans jamais l’avoir dit. Leur mort dans un accident de la route m’a désintégrée en mille morceaux, ensuite Nadav est mort peu de temps après.

Dare to be free

Freedom is everything in the world. It is the vision of hills rolling everywhere around you when you step on the top of the summit you’ve been climbing since dawn. The feeling of oneness you feel when lost in your action within the world, be it running, writing, working in the fields, talking with a friend. The glory of seeing a new dawn rising on your corner of Earth, alone in the quietness of the fading night.  It is the moment when you feel your heart expanding to the universe, filled with happiness and joy to be simply here and be what you are.
It is the feeling you can go wherever you want, whenever you want. This potential to be whatever you wish to be. To know you can get up tomorrow and choose to be a totally different person from who you used to be. That you can choose a path among those you see in front of you or build your own one. That you can achieve whatever you want, if you set out to do it.
There’s only one condition to keeping that freedom alive, but it is paramount.